Léon Félix Bouyer     
 (1862-1904) forgeron et marsouin

 

 

Il est mon arrière-grand-père et je vous propose de le suivre au cours d’une vie peu banale.

Léon Félix Bouyer, né le 10 août 1862, de Jean-René Bouyer et Jeanne Seulet, est, comme son père, maréchal-taillandier à Yzernay (Maine et Loire).
Il est le seul garçon entouré de 4 sœurs, dont une seule se mariera.

Le 14 octobre 1867, à l’âge de 5 ans, il perd son père, et Jeanne Seulet, sa mère, embauche Henri ALBERT, comme ouvrier pour tenir la forge.

Le 12 avril 1869, 18 mois plus tard, elle l’épouse. Il a 27 ans, elle en a déjà 35 ; ils n’auront pas d’enfants. C’est cet ouvrier, qui servira de père à Léon-Félix Bouyer et lui apprendra, de bonne heure, les métiers de maréchal-ferrand, de forgeron et de taillandier, dans la petite forge que son gd-père, natif de Montjean sur Loire, avait arrentée en 1828.

Le 5 décembre 1883, à 21 ans, il est « appelé à l’activité » ; il a tiré le numéro « 5 ». Comme le veut la loi Cissey il part pour cinq ans, alors que d’autres n’en feront qu’un, mais il ne sait pas encore qu’il n’est pas prêt de revoir sa forge, tant il va voyager…

En vertu de la circulaire du 8 novembre 1883, précisant que :
«Les jeunes soldats seront convoqués au chef-lieu de la subdivision de région le jour fixé pour l'appel à l'activité, et la revue de départ sera passée le même jour »,
le jour même de son appel, il quitte Cholet pour Brest où il est incorporé le lendemain au Deuxième Régiment d’Infanterie de Marine, sous le matricule B18832.

Le voici devenu « marsouin », appellation triviale des militaires servant dans l'infanterie de marine.

D’après son registre matricule, on sait de lui qu’il avait les yeux, les cheveux et les sourcils châtains et qu’il mesurait 1m65. Il avait le menton rond et le visage ovale.

On y apprend aussi qu’il va faire 14 mois de campagne en Extrême-Orient et un an à Madagascar.
Lui qui n’a sans doute jamais quitté le bourg d’Yzernay, va voir du pays…

Au travers les mémoires de quelques voyageurs ou officiers revenus de ces mêmes campagnes, je me propose de vous faire revivre le film des évènements, en gardant toujours présent à l’esprit que ce n’est pas du cinéma, et qu’il a bien vécu tout ça.
Les textes sont à prendre dans tout leur contexte, souvent bellicistes, enrubannés de gloire, mais ils sont la mémoire de ces hommes dont beaucoup sont tombés et restés là-bas, alors qu’ils n’avaient rien demandé et auraient préféré rester vivre au creux de leur campagne.

Entre décembre 1883 et mars 1884, il fait ses classes, apprend le maniement d’armes et tout ce qui lui sera nécessaire pour combattre et surtout revenir vivant.

le Tonkin pour commencer…

Le 19 mars 1884, il est déjà considéré comme en «Campagne du Tonkin», alors qu’il ne quittera le port de Toulon que le lendemain, jeudi 20 mars 1884, à 15h19.
Il a donc traversé la France de Brest à Toulon, au cours des jours précédents ; pour lui c’est déjà l’aventure. A Brest comme à Toulon, nous imaginons son étonnement devant l’Océan puis la Méditerranée.

Amédée Boussard, chef d’escadron au 23ème régiment d’artillerie raconte le voyage de Edouard Cotteau, qui emprunta le même navire que Léon Félix Bouyer.
« Au commencement de 1884, ayant obtenu une mission pour les Indes Néerlandaises et l'Australie, il (Edouard Cotteau) fut autorisé à prendre passage sur le transport La Nive, commandé par le Capitaine de Frégate de KERANBOSQUER, qui devait quitter Toulon le 20 mars 1884» à destination de la Cochinchine et du Tonkin.
Notre voyageur ne parle que pour mémoire de cette grande route de l'Extrême-Orient, aujourd'hui si connue, et qu'il suivait alors pour la quatrième fois.
Le 26 mars, relâche à Port-Saïd; le 5 avril, escale à Aden ; le 14, à Colombo(Ceylan) , et enfin, le 21, à Singapore où il débarque seul laissant ses compagnons, équipages, passagers civils et militaires, poursuivre leur route vers Saïgon... »


Edouard Cotteau, décrit aussi ce voyage avec un détail passionnant, mais la vie racontée ici, celle des officiers et des passagers civils, doit être assez différente de celle vécue par les simples militaires consignés dans les ponts inférieurs.
« Le 20 mars,
A 3 heures précises, un coup de canon donne le signal de l'appareillage - les lourds chalands, les canots à vapeur, les embarcations de toute sorte qui, tout à l'heure, entouraient notre énorme navire, comme si elles avaient voulu le prendre à l'abordage, s'éloignent en toute hâte. Mon frère, qui avait tenu à ne me quitter qu'au dernier moment, vient de descendre par la coupée de tribord. Toute communication avec la terre est interrompue ; nous restons 896 à bord. Certes il en est parmi nous qui ne reverront jamais la France. Pour moi, je suis plein de confiance, et, en échangeant nos derniers adieux, je donne à mon frère rendez-vous pour le mois de mars 1885, au Havre ou à St Nazaire. »


« Le 21 mars, la Nive a doublé le cap Corse et passé en vue de L'île d'Elbe, de Capraja. Monte-Cristo, etc.
Le jour suivant, c'était le tour du volcan Stromboli. A notre grand regret, on a passé le détroit de Messine pendant la nuit. Le 23, pleine mer; le 24, nous longeons à une assez grande distance la côte méridionale de l'île de Crète. Le 25 rien en vue, le 26 dans la soirée, arrivée à Port-Saïd, où nous resterons deux jours entiers, pour prendre le charbon et faire une réparation à la machine. »


« Le 29 mars, à 6 heures du matin, la Nive s'engage dans le canal et passe la nuit au garage du Sérapéum.
Le lendemain, à 2 heures de l'après-midi, nous sommes à Suez, où l'on ne s'arrête que le temps nécessaire pour déposer le pilote à terre. Nous avions croise dans le canal treize navires, tous anglais, sauf un espagnol et un français. »


« Le 1 avril, à 1h54, naissance de Claire Feuilley, fille d'Auguste Feuilley, passager, conducteur de travaux,
par 22°56 de latitude Nord et 34°46 de longitude Est.  »


« Le 3 avril, la chaleur ayant encore augmenté, on installe dans le carré une manche à air qui nous fait grand bien. Dans les cabines, de nuit, comme de jour, le thermomètre ne s'abaisse guère au-dessous de 30°; aussi dormons-nous portes et fenêtres ouvertes... » Qu’en était-il des soldats ?

« Le 5 avril dans la matinée, nous sommes à Aden. Le commandant tient à regagner le temps perdu à Port-Saïd. Nous repartirons dans la soirée du même jour, sans faire ni vivres ni charbon ; de plus, tous les passagers sont consignés à bord. Je m'en console aisément : la chaleur est accablante... »

Le 14 avril 1884, lors de l’escale à Colombo (Ceylan), il poursuit
«Officiers et passagers civils s'empressent d'en profiter. Quant aux soldats, ils sont, comme à toutes les relâches, consignés à bord : ils devront se contenter d'admirer du pont du navire cette merveilleuse végétation tropicale... »

"Tous les jours à 9 heures a lieu l'inspection ; nous y assistons de la dunette de tribord, le coté bâbord étant strictement réservé aux officiers de la Nive. Un quartier-maître marmotte d'une voix inintelligible une courte prière ; tout le monde se découvre ; après quoi, on sonne 1a soupe.
Dans la journée, nous avons comme distraction les exercices des soldats et des marins : ici la manoeuvre des fusils Gras, plus loin celle des canons de 14 et des mitrailleuses Hotchkiss.
Au coucher du Soleil, deuxième inspection; au milieu du silence général l'officier de quart crie d'une voix retentissante :
la prière. (c'est l'affaire de vingt secondes)
les punitions ! tribord de quart!
Les soldats et marins punis forment le piquet sur le pont, au lieu de suivre leurs camarades qui vont joyeusement regagner leurs hamacs.
Pendant deux heures ils se tiendront debout, alignés dos à dos, immobiles, avec défense de prononcer une parole."


Le 20 avril 1884, Edouard Cotteau descend à Singapour et déclare : "Demain, la Nive poursuivra sa route vers l'Extrême-Orient, et mes compagnons d'un mois s'en iront, avec la même insouciance, braver les fatigues et les dangers qui les attendent en Cochinchine et au Tonkin. Ma traversée de Toulon à Singapour avait duré trente-deux jours, y compris les escales."

Par chance on a aussi le rapport médical de toute cette traversée, écrit par le médecin-major M. Ludger. On y lit notamment :
"La Nive est partie de Toulon le 20 mars 1884 avec 555 passagers, dont 492 passagers militaires. Ces derniers se répartissaient ainsi :
-> 1° pour Saïgon :
artilleurs - 29
Soldats d'infanterie de marine - 118
matelots - 2
sous-officiers - 10
officiers - 11
-> 2° pour le Tonkin
Soldats d'infanterie de marine - 279
matelots - 15
sous-officiers - 15
officiers - 13

La campagne du Tonkin

La première guerre d’Indochine

Tout d’abord quelques mots sur cette guerre à l’autre bout du monde… bien avant l’arrivée de Léon-Félix Bouyer

Guerre "moderne" (premiers cuirassés, premières torpilles) superposée à une contre-guerilla (Marsouins contre Pavillons noirs ), elle a préfiguré les conflits indochinois du siècle suivant.
La conquête française de l’Indochine fut entreprise par Napoléon III sous le Second Empire, et systématisée par Jules Ferry sous la Troisième République.
De premières tentatives d'occupation eurent lieu dans le delta du Mékong.
Depuis 1860, la France s'était lancée dans une politique active de colonisation en Extrême-Orient.
Dès l'année 1862, un premier traité de Saigon signé avec l'empereur d'Annam reconnaissait la souveraineté des Français sur les provinces du Sud, qui formèrent la Cochinchine.

Bien qu'un deuxième traité de Saigon signé en 1874 ouvrît le fleuve Rouge à la libre circulation, les Pavillons Noirs harcelaient les navires de commerce français au début des années 1880.
Cette milice levée par Liu Yongfu (un Chinois zhuang originaire du Guangxi, Kouang-Si dans la graphie française de l'époque) gênait fortement le commerce français.
Aussi, le gouvernement français, en la personne de Jauréguiberry, ministre de la Marine, envoya un petit corps expéditionnaire au Tonkin pour nettoyer la vallée du fleuve Rouge des Pavillons Noirs.
La cour de l'empereur de Chine Qing vit l'arrivée de cette armée européenne comme une menace pour ses frontières, éleva une protestation et se prépara à la guerre.

Le 25 avril 1882, le capitaine de vaisseau Henri Rivière, commandant trois canonnières et sept cents hommes, prit la citadelle d’Hanoï, capitale du Tonkin.
En mai 1883, les Pavillons Noirs encerclèrent Hanoï.
Henri Rivière fit une sortie le 16 mai, puis une autre le 19 mai, au cours de laquelle il fut tué. La mort du commandant Rivière déchaîna les bellicistes de la Chambre des Députés à Paris.
Jules Ferry (surnommé « le Tonkinois ») confia alors les deux divisions navales d'Extrême-Orient au contre-amiral Amédée Courbet qui arriva le 18 août 1883 à l'improviste devant Thuân-an, le port de Hué, qu'il bombarda.

Le 20 août 1883, deux sections d’infanterie de marine, et 300 mate­lots débarquent et progressent malgré le feu nourri des forts. Après une heure de combat, au cours de laquelle nous comptons quelques blessés, mais pas un seul mort, l’ennemi bat en retraite, abandonnant 600 cada­vres sur le terrain.
Vous trouverez ici les 3 articles écrits par Pierre Loti, officier à bord de l’Atalante, lors de la prise de Hué ; ces articles furent envoyés au Figaro, les 28 septembre, 13 et 17 octobre 1883
Le 21 août, Courbet fait occuper toute la ligne évacuée et impose un armistice, signé à Hué. En moins de trois semaines, il a vengé le commandant Rivière et rempli sa mission.

Maurice Loir, lieutenant de vaisseau de l’Amiral Courbet déclare à cette époque :
« Le télégraphe a opéré une révolution dans les usages. Tout ministre a pris l'habitude d'être tenu au courant, jour par jour, heure par heure, de ce qui se passe au loin et dirige tout de son cabinet… Un commandant en chef ne peut plus, même à 3ooo lieues de son pays, agir de son propre mouvement sans avoir reçu des ordres de son ministre. »

Le 25 août 1883, par le traité de Hué, l'empereur d’Annam cédait le Tonkin à la France sous la forme d'un protectorat.
La Chine, craignant pour la sécurité des sa frontière, rejeta le traité et envahit la province du Tonkin.
Bien qu'aucun des deux pays n'eût formellement déclaré la guerre, les opérations militaires commencèrent à l'automne 1883.

Le 25 octobre 1883, l’Amiral Courbet prit la direction des opérations en Indochine.

Très rapidement, les Pavillons Noirs se regroupent et l’armée régulière chinoise se joint à eux : ils occupent deux puissantes forte­resses, Son Tay et Bac Ninh.
Courbet proclame l’état de siège. Il choisi pour objectif Son Tay, en bordure du Fleuve Rouge : citadelle édifiée à la Vauban, défendue par une garnison de 2 000 hommes que commande le chef des Pavillons Noirs, Lun Vinh Phuoc, qui fit naguère massacrer Henri Rivière et ses compagnons.

Les chinois sont pourvus de fusils modernes et la place est défendue par 150 canons. Que peut leur opposer Courbet ?
Des troupes formées d’éléments dis­parates à l’excès : turcos d’Alger, tirailleurs cochinchinois, quelques éléments de la Légion étrangère, appuyés par cinq batteries montées à cheval et deux batteries de 65 de marine ; au total, à peine 5 000 combattants.
La différence d’idiomes rend plus malaisée encore la cohésion de ces troupes, véritable armée de Babel.
Son Tay est protégé par une ceinture de villages que des digues défendent contre la crue des eaux. Deux de ces digues se rejoignent à Phu-Sa. C’est là qu’il faut frapper.
Le 11 décembre 1883, les Français marchent sur Phu-Sa en deux colonnes, la plus forte menée par le fleuve sous les ordres de l’amiral lui-même ; la deuxième, commandée par le colonel Belin, empruntant la voie de terre.
Le 14 décembre, Courbet donne l’assaut à Phu-Sa et s’en empare. Malgré des contre­attaques multipliées, les Pavillons Noirs ne peu­vent reconquérir la position perdue.
Fort de ce premier succès, Courbet va s’attaquer maintenant à Son Tay.
Il s’établit à la porte de l’Ouest avec ses quatre adjoints les colonels Bichot, Belin, Badens et Revillon, cependant que nos batteries tirent sur l’arrière des défenseurs. Après quelques heures de bombardement, l’amiral lance ses hommes à l’assaut, la Légion étrangère en tête. Il est 5 heures du soir.
A 6 heures, Courbet pénètre dans la place et met fin au combat ; Lun Vinh Phuoc, à tout jamais déconsidéré par cet échec, a battu en retraite avec ce qu'il reste de ses soldats, laissant sur le carreau 3000 hommes hors de combat. Nos pertes se chiffrent par 80 morts et 300 blessés.

Après la victoire de Sơn Tây de décembre 1883, le général Charles-Théodore Millot, devenu commandant en chef de tout le Corps Expéditionnaire du Tonkin, le 12 février 1884, veut reprendre l'offensive avec l'aval de l'amiral Amédée Courbet, redevenu « simple » amiral de l’Escadre d’Extrème-Orient

Avec les renforts de France et des colonies nouvellement arrivés, son armée se monte à 10 000 soldats.

Albert Bouinais, lieutenant colonel d’Infanterie de Marine, déclare :
« Le général Millot forma ses deux brigades à Hai-Duong et à Hanoi.
- à Hai-Duong, le général de Négrier réunit le régiment de marche d'infanterie de ligne, la légion étrangère et les compagnies de débarquement de la flottille.
- à Hanoi, le général Brière de l'Isle rassembla l'infanterie de marine, les tirailleurs algériens et les fusiliers-marins.
- les tirailleurs annamites furent divisés entre les deux brigades. »

Du 6 au 24 mars 1884, la campagne de Bac Ninh donne aux forces françaises les citadelles de Son Tây et Bac Ninh sur le fleuve Rouge.

Le 13 avril 1884, Huong-Hoa fut pris par les français, puis Dong-Van et Phu-Lam-Tao.

Le 24 avril 1884, La Nive arrive à Saïgon en provenance de Singapour, avec à son bord, Léon Félix Bouyer, et le 2ème RIMA de Brest

Elle débarque les passagers à destination de Saïgon et 153 soldats ainsi que leurs bagages sur l'Alouette et la Sagaë qui sont deux canonnières. Les soldats débarqués à Saïgon avaient la mention « Campagne en Cochinchine… » sur leur registre matricule, comme le précise le registre matricule de François Picherit, natif de la Romagne (49), dont je reparlerai plus loin.

Le 25 avril 1884, les nommés Picard Clément et Courson Louis, soldats au 2e régiment d'infanterie de Marine, sont débarqués à l'hôpital de Saïgon.

Le 26 avril 1884, elle appareille pour le Tonkin et arrive en baie d'Halong le 29 avril 1884 où l'Amiral lui impose 6 jours de quarantaine.
Le rapport médical du bord de la Nive dit :
« le 26 avril 1884 la Nive a quitté Saïgon pour se rendre au Tonkin : elle est arrivée en baie d'Halong le 29 avril dans un état sanitaire qui ne laissait rien à désirer. Malgré cela une quarantaine d'observation de 5 jours nous a été infligée à la baie d'Halong parce que le commandant et les officiers avaient communiqué avec Saïgon(où sévissait le choléra). A l'expiration de cette quarantaine le 5 mai 1884 les passagers et le matériel pour le Tonkin ont été débarqués. »

 


La Nive attend donc au mouillage de la quarantaine dans l'est de l'ïlot La Noix, jusqu’au 5 mai 1884, date à laquelle débarque Léon Félix Bouyer.
C’est sans doute son premier contact avec la terre tonkinoise.

Le 11 mai 1884, grâce aux bonnes et anciennes relations entre Li-Hong-Zhang, grand mandarin de Pe-Chi-Li, et tenant d'un parti chinois modéré, et le capitaine François-Ernest Fournier, commandant du croiseur Volta pour la France, on aboutit lentement à la signature de l’accord de Tientsin,
Cet accord prévoyait un retrait des troupes chinoises au Tonkin en échange d'une protection par la France de la frontière chinoise avec le Tonkin contre toute agression étrangère ; le traité devait aussi régler les problèmes commerciaux entre la France et la Chine, et acter la démarcation de la frontière sino-vietnamienne.


Le 9 juin 1884, fut signé le traité de Hué, qui assurait le protectorat français sur l'Annam et le Tonkin, et préparait la création de l'Escadre d'Extrême-Orient et du Corps du Tonkin, auquel appartiendra Léon Felix Bouyer.
Ce corps expéditionnaire du Tonkin s'élevait à 470 officiers et 16.000 hommes environ, troupes indigènes comprises.

Le 23 juin 1884, des forces chinoises du parti belliciste de Kouang-Si tendirent, à une colonne française de 800 hommes, l’embuscade de Bac-Le.
Cette colonne avait été envoyée pour « pacifier » le pays, en accord avec le traité de Hué.
Nous eûmes 30 tués, dont 2 officiers,et 49 blessés, dont 4 officiers.

La guerre repartit de plus belle, surtout quand la France s’aperçut que les Chinois n'avaient nullement l'intention de payer l'indemnité de guerre.

Le 1er août 1884, la Chine n'ayant pas évolué dans son envie de payer l'indemnité, le Gouvernement Français, inaugurant ce qui allait devenir la « politique des gages », prescrivit à l'amiral Courbet d'envoyer à Formose le contre-amiral Lespès, avec mission de détruire les batteries du port de Kelung et d'occuper les charbonnages voisins de cette dernière ville.
Alors que Courbet commande l'Escadre d'Extrème-Orient, Lespès commandera la flotte stationnée autour de Kelung, jusqu'au décès de Courbet .

Le 5 août 1884 après le rejet de l'ultimatum français par les Chinois de leur remettre leurs défenses côtières, la Galissonnière , le Villars et le Lutin engagent et mettent hors de service les trois batteries côtières de Keelung.
Dans l'après-midi, l'amiral Lespès met à terre un bataillon de l'infanterie de marine pour occuper Keelung et les mines de charbon de Pei-tao, mais l'arrivée de nombreuses troupes chinoises menées par Liu Ming-ch'uan oblige les Français à battre en retraite et à réembarquer le 6 août. Les pertes humaines françaises dans cette opération infructueuse sont de 2 morts et 11 blessées. Les Chinois ont subi des pertes manifestement plus lourdes.

Le 7 aout 1884, le contre-amiral Lespès écrit à l'amiral Courbet
« J'estime que nous n'avons plus rien à faire ici pour le moment. Les batteries sont absolument détruites, et il serait fou de songer encore à occuper la ville ou les mines avec les moyens réduits dont nous disposons.
Le pays est tellement accidenté et montagneux qu'une occupation réelle nécessiterait beaucoup de monde, et les fourrés sont tellement impénétrables qu'une opération sérieuse me parait d'ailleurs presque impossible. »


Le 18 août 1884, le Ministère répondait à l’amiral Courbet :
« Le général Millot et le gouverneur de la Cochinchine ont reçu l'ordre de vous préparer chacun un bataillon et demi d'infanterie de marine. Le tout forme 1.800 hommes. »
De Cochinchine viendra une partie du 3ème RIMA et du Tonkin une partie du 2ème RIMA ; ils seront prêts un mois plus tard.

Le 22 aout 1884, la France ordonna à l’amiral Amédée Courbet
1 -de bloquer les ports de Kelung et Tamsui sur l'île de Formose (actuellement Taïwan), avant de tenter un débarquement, contre les troupes impériales, qui échoua le 6 août 1884.
2- de couler la flotte chinoise dans le port de Fou-Tchéou, à l’entrée de la rivière Min
3- et d'y détruire toutes ses fortifications.

La campagne de Formose
et la bataille Fou-Tchéou

La bataille de Fou-Tchéou se place au cœur des opérations effectuées sous le commandement de l'amiral Courbet sur la rivière Min entre le 23 et le 29 août 1884.

Il franchit tout d'abord les passes du Min, laissant derrière lui les fortifications établies par les Chinois, pour interdire l'accès de la rivière.
Le 23 août 1884, il ouvrit le feu sur les 23 bâtiments chinois, en rade de Fou-Tchéou ; à 2 heures de l'après-midi, torpilleurs et corvettes, agirent simultanément ; une demi-heure plus tard, 22 navires chinois avaient coulé à fond, ainsi que 42 jonques de terre : 2000 marins et officiers environ avaient péri.
Le 24 août 1884, l'amiral bombarda l'arsenal.
Le 26 août 1884, il descendait la rivière, détruisait les batteries de la passe Min­gan, qui n'étaient pas construites en vue d'empêcher la sortie d'une flotte victorieuse.
Le 27 et le 28, le reste des passes était franchi, le reste des défenses détruit. Vous trouverez ici le récit par Charles Rollet de l’Isle, ingénieur hydrographe, à bord d’un des navires combattants.
Le 29 août 1884, les navires français avaient regagné la haute mer, après avoir causé à la Chine une perte de 30 millions de francs.

Cette victoire, la dernière victoire navale française du XIXe siècle, se fit au prix de seulement :
10 tués et 49 blessés français
.

Le gouvernement français ne voulait pas la guerre et continuait à négocier, il voulait des gages, et par sa situation, Formose semblait évidemment le gage le plus facile à saisir.
L’Amiral Courbet, avait annoncé quelques mois plus tôt qu’il lui était impossible de prendre et garder Kelung sans un régiment suffisant.

La soeur de l'Amiral recevait alors cet écrit désenchanté : « Prépare-toi ma chère sœur, après Fou-Tcheou, prépare-toi à payer les impôts doubles, à voir les soldats et l'argent de la France s'engloutir peu à peu dans un gouffre sans fond, car on va faire une folie. On veut que j'aille à Kelung. On veut prendre Formose. »

Le 17 septembre 1884. Amiral Courbet à Ministre Marine : « Il n'entre pas dans mes projets de ramener les troupes à Kelung pour occuper ce .
Je compte en disposer pour occuper Tché-Fou comme base d'opérations.
Kelung est un mouillage médiocre, houille médiocre, la Chine est largement approvisionnée et pourra l'être, comme nous, par les neutres. Je doute que la possession de Kelung ait une grande influence sur les décisions de la Chine et permette la reprise des négociations. La Chine est décidée à faire la guerre. Attendez-vous à ce que cela dure longtemps si vous n'envoyez pas les troupes nécessaires pour obteuir un résultat immédiat et concluant dans le nord »

Par télégramme du 18 septembre 1884, le gouvernement répondit à l'amiral en lui enjoignant de commencer par l'occupation de Kelung, au nord de l’île, après quoi il pourrait opérer autour avec ses bâtiments.

Le mauvais temps qui règne à cette époque de l'année dans les mers de Chine, ayant retardé de quarante-huit heures la traversée du transport de troupes "la Nive", l'amiral Courbet n'a pu se remettre en route le vendredi 19, comme il en avait reçu l'ordre de Paris, mais il a mis le cap sur Kelung après avoir été rejoint par le navire qui lui amenait le 2ème RIMA.

A la date du samedi 20 septembre 1884, il est écrit dans le journal de bord de la Nive :
"Le samedi 20 septembre à 1h15 de l'après-midi la Nive quitte Saïgon ayant à son bord un demi-régiment d'infanterie de marine sous les ordres du lt-colonel Bertaux-Levillain, ainsi composé :
- 1er bataillon commandant Berre
- (demi) 3e bataillon commandant Lange.
Une demi-batterie artillerie de terre (lieutenant Naud, mort le 13/11 de fièvre typhoïde à bord de la Nive)
Gendarmes
150 coolies chauffeurs annamites
matériel et vivres pour les troupes."

Les soldats venant de Saïgon(Cochinchine), embarqués sur la Nive, ont sur leur registre matricule « Campagne A Formose (en guerre) du 19 septembre 1884… » -on sait cela au vu du registre matricule de François Picherit qui lui, est resté à Saïgon jusqu’à cette campagne de Formose- alors que ceux venant du Tonkin, embarqués sur le Drac ou le Tarn, ont « Campagne A Formose (en guerre) du 20 septembre 1884… » 

La campagne de Formose, est connue, dans le détail, par les écrits du lt de vaisseau Maurice Loir et du capitaine d’infanterie Eugène-Germain Garnot

Les ordres du 18 septembre 1884 étaient formels ; après Fou-Tchéou, il faudra prendre le nord de l’île de Formose. L'amiral décide, en conséquence, qu'il fera attaquer Tamsui par une partie de l'escadre pendant qu'il dirigera en personne l'occupation de Kelung par les troupes de débarquement.

La composition du corps de débarquement sera la suivante :
- un ensemble d'infanterie de marine à 3 bataillons dont 2 issus du 2ème RIMA, qui prendra le nom de 1er régiment de marche de Formose (1 800 hommes parmi lesquels Léon-Félix Bouyer)
- une batterie d'artillerie de marine (23e) à 6 pièces de 4 de montagne
- deux sections de canons-revolvers servis par les marins (commandé par le Lt Barry)
- une section du 12° régiment d'artillerie (armée de terre)
- deux pièces de 80 millimètres de montagne.
Le lieutenant-colonel Bertaux-Levillain, de l'infanterie de marine, aura le commandement supérieur des troupes.

Le 17 septembre 1884, six compagnies des 3e et 2e régiments d'infanterie de marine avec les commandants Ber et Lange, la 23e batterie (capitaine de Champglen), quelques ouvriers et 12 gendarmes assurant le service de la prévôté, avaient embarqués à bord de la Nive en rade de Saïgon, accompagés du lieutenant-colonel Bertaux-Levillain de l'état-major de la Cochinchine.

Presque en même temps le Drac et le Tarn prennent en Baie d'Halong le reste des troupes, c'est-à-dire six compagnies du 2e RIMA, parmi lesquels Léon-Félix Bouyer, et la section de la 11ème batterie du 12ème régiment d'artillerie à l'effectif de 20 hommes. Ils emportent, en outre, 200 coolies qui seront les seuls moyens de transport du corps de débarquement, et la batterie de 12 dont ne voulait pas l'amiral. Le personnel des deux sections de canons-revolvers devra être constitué en temps utile par l'escadre.

A la demande du Général de Brigade Alex.Eug.Bouet, toutes les troupes ont la nouvelle tenue coloniale, vareuse et pantalon léger bleu foncé plus adaptés aux pays chauds, et le casque de liège muni d'une coiffe en toile noire destinée à dissimuler les couleurs éclatantes dont on avait, à maintes reprises, constaté l'inconvénient au Tonkin.
C'est en hiver que tombe à Formose la plus grande quantité d'eau, surtout dans le Nord où les nuées formées sur le Pacifique sont arrêtées et condensées par les hautes montagnes de l'île. Le maximum pluviométrique atteint 3 mètres à Kelung.
Pendant l'hiver 1884-1885 qu'y a passé le corps expéditionnaire, le ciel fut si constamment gris que le nombre des journées de soleil n'atteignit pas une dizaine. Des nuages épais, rasant le sol, se résolvaient en une pluie fine, semblable à un brouillard, mais si pénétrante qu'elle mouillait extraordinairement. On l'appelait la pluie horizontale, tant elle semblait tomber lentement sur le sol par courbes parallèles. Rien ne pouvait échapper à l'action d'une telle humidité. Les effets enfermés avec le plus grand soin dans les caisses à bagages étaient couverts, en quelques heures, d'une véritable couche de moisissure.
Dans la région Kelung-Tamsui, le choléra est endémique. La fièvre des bois, ou fièvre algidc à forme typho-malarienne, est également très fréquente. Elle est attribuée surtout à l'ingestion des eaux contaminées par les matières végétales en décomposition.
Ce climat sera le principal ennemi du détachement Français comme il le fut quelques années plus tôt des troupes Chinoises qui perdirent 1/5e de leur 1500 hommes de février à septembre.

L'effectif total de nos troupes est de 2 250 hommes
(1) Le 1er bataillon du régiment de marche (3° régiment de marine, commandant Ber) tiré des garnisons de Cochinchine.
(2) Le 2e bataillon (2e régiment de marine, commandant Lacroix) ancien 2e bataillon bis du Tonkin,
(3) Le 3e bataillon (2e régiment de marine, commandant Lange) formé avec :
a- les 26e et 27e compagnies provenant du Tonkin,
b- et les 25e et 30e provenant de Saigon.
Les 21e, 22e, 23e et 24e compagnies du 2e régiment (bataillon Lacroix) montent à bord du Tarn.
Les 26e et 27e compagnies du 2e régiment (bataillon Lange) montent à bord du Drac.
[Extrait de l'historique du 2e régiment d'infanterie de la marine, par E.Garnot (Exp. Française de Formose).]

Voici la composition de ce 1er régiment de marche Formose mis à la disposition de l'amiral Courbet.

Prise de Kelung

Le lundi 29 septembre 1884, , les deux divisions des mers de Chine et du Tonkin, réunies définitivement sous les ordres du vice-amiral Courbet prenaient le nom d'Escadre de l'Extrême-Orient.

Le même jour, à 4h du soir, toutes les troupes se trouvent réunies en rade de Matsu, suivant le rendez-vous fixé par l'amiral ; la Nive, le Tarn, le Drac, le Bayard et le Lutin, les trois premiers portant les troupes, appareillent à son signal.

Le même jour, l’Amiral Courbet, à bord du Bayard, écrivait pourtant :
« Ce soir je pars pour Kelung ; je ne vois pas bien au juste à quoi servira l'occupation de ce pour trancher le différend avec la Chine. Si nous y allons, ce n'est pas faute que j'aie fait observer combien il y aurait mieux à faire ailleurs, dans le nord de la Chine surtout. Comme Cassandre j'ai crié dans le désert. Je n'en recherche pas les causes... »

Le lendemain, à la même heure, la Galissonnière, la Triomphante et le d’Estaing partent pour Tamsui.

 

La traversée du canal de Formose ne demande que quelques heures.
Le 30 septembre, les troupes du corps expéditionnaire, qui venaient de quitter les tristes et stériles côtes du continent asiatique, s'éveillent en admiration devant les hautes falaises de Kelung.


Des montagnes escarpées recouvertes d'une végétation tropicale ferment la rade ; terre étrange et mystérieuse sur laquelle vont s'épuiser, pendant de longs mois, tant d'efforts stériles, tant de vaillance et d'abnégation, et qui seront le tombeau de tant de braves !

A 9h du matin, l'amiral mouille sur rade. Il trouve au rendez-vous la Saône, le Chàteau-Renaud et le Duguay-Trouin, le Parseval et l’Aspic, Le reste de la journée est employé à une reconnaissance générale des positions, ainsi qu'à la détermination du point d'attaque et au choix du point de débarquement.

Le Bayard, le Duguay-Trouin, le Château-Renaud et le Lutin sont mouillés de façon à battre le camp retranché du col et l'ouvrage de l'ouest (fort Central)
Les autres bâtiments sont en bonne position pour riposter, le cas échéant, à l'artillerie des ouvrages de l'est.

Le débarquement fut fixé au lendemain, 1er octobre 1884.

Le même jour, les bâtiments ouvrent le feu avec leur précision habituelle. Le débarquement des troupes commence sans tarder par le bataillon Ber, qui accoste la plage à l’est du Mont-Clément, au sud du fortin détruit le 5 août et que l'ennemi avait abandonné depuis cette époque.

La 26e compagnie du 3e RIMA (capitaine Marty) se met immédiatement en mesure de gagner le Mont-Clément pour y prendre à revers le col et le camp retranché de l'ennemi.
En même temps, la 23e compagnie (capitaine Casse) et la 27e (capitaine Carré) prennent position à mi-pente et engagent le feu à 150 mètres, bientôt renforcées parla 28e compagnie (capitaine Melve).

L'ennemi, fusillé du haut du Mont-Clément par la compagnie Marty, ne tarde pas à abandonner précipitamment les défenses du col.
A neuf heures du matin, la déroute est complète et la journée est à nous ; les Chinois, s'enfuyant à travers la vallée dans la direction du fort Central, sont poursuivis et décimés par nos feux de salve.

A midi, le bataillon Ber étant très fatigué par l'excessive chaleur fut relevé par les bataillons Lacroix et Lange.
Celui du cdt Lange du 2ème RIMA, débarqué vers 11h, prit position dans un fortin à coté du camp retranché, évacué le matin, et celui du cdt Lacroix sur le Mont Clément. Ils y passèrent la nuit.

L'artillerie (23e batterie) n'arrive en position que vers quatre heures. L'escarpement du terrain et le manque de chemins praticables l'ont forcée à employer près de quatre heures pour avancer de quelques centaines de mètres.

Pendant la nuit, les Chinois évacuent leur deuxième ligne de défense, c'est-à-dire l'ouvrage qui prendra dans la suite le nom de fort Central.
Cette position est occupée dans la journée du 1er octobre sans coup férir, mais avec de grandes difficultés dues au manque de chemins, aux nombreux accidents du terrain et surtout à une chaleur excessive.

Le 2 octobre 1884 , au matin, les deux bataillons se mirent en marche simultanément et occupèrent sans la moindre résistance toutes les positions du côté ouest, celles qui dominaient la route de Tamsui. Ils ne rencontrèrent pas de soldats sur leur passage et trouvèrent au contraire une population paisible.
A 7 heures, l'amiral s'était rendu à terre et à midi le pavillon français flottait sur les forts.
Les crêtes de l'ouest étant toutes occupées par l'infanterie de marine, l'amiral désigne, pour occuper les ouvrages de l’est, les compagnies de débarquement des naivres.

L'ennemi a profité de la nuit précédente pour se retirer dans la direction de Tamsui. Quant aux ouvrages du sud, l'infanterie de marine en a, de son côté, pris possession sans difficulté.

Kelung et ses abords immédiats sont en notre pouvoir ; l'amiral fait commencer, séance tenante, les travaux d'occupation.

Le 3 octobre, on a débarqué deux pièces de 12. Elle sont à grand'peine hissées sur le Mont-Clément, où elles sont mises en position.

Le 4 octobre 1884, au matin, ces compagnies quittèrent leurs bords sous le commandement du lieutenant de vaisseau Gourdon, elles abordèrent auprès du bâtiment de la douane et constatèrent que tout était abandonné par les troupes chinoises, même la ville où se montraient seulement quelques indigènes inoffensifs. Les marins s'installèrent dans les positions qui leur avaient été assignées comme but et y furent bientôt relevés par le bataillon Ber et rentrent à leurs bords.
Dans la journée, on hissa sur différentes hauteurs deux canons de 80, deux de 12 et des canons de 4.

Une marche rapide sur Tamsui combinée avec une action de l'escadre eût peut-être présenté à cette date de sérieuses chances de réussite. Mais que d'obstacles à l'exécution d'un tel projet !
L'effectif plus qu'insuffisant des troupes, le manque de moyens de transport, enfin le manque presque absolu de renseignements sur la région à traverser firent décider qu'on ne pousserait pas plus loin. Nous étions condamnés à rester dans Kelung et ses abords immédiats, sans en sortir.
Nous avons déjà 4 tués, 1 disparu et 13 blessés, dont 5 grièvement, depuis le 1er octobre

L’occupation de Kelung

A ne considérer que la minime résistance opposée par l'ennemi, il n'était pas téméraire de songer à nous étendre davantage. Mais le faible effectif du petit corps débarqué suffisait à peine à garder les positions conquises, et toute marche en avant eût été inutile, puisque nous n'aurions pu, faute de monde, occuper le terrain gagné. Nous étions donc, en quelque sorte, bloqués par les troupes chinoises. Pour élargir le cercle d'investissement formé autour de nous, il était de toute nécessité de renforcer le corps d'occupation.
Encore pouvait-on craindre, même après l'arrivée des renforts, de nouvelles difficultés, car les Chinois, sans perdre un instant, élevaient sur les secondes crêtes de sérieuses défenses. Quant aux charbonnages, but principal de notre présence au Nord de Formose, ils étaient encore bien éloignés et séparés de nous par trois séries de hauteurs se dominant l'une l'autre.
Si nous n'étions pas arrivés aux mines, nous avions du moins trouvé un énorme tas de charbon sur la plage même. Les navires allaient pouvoir y puiser à loisir. Toutefois, ce combustible, qui provenait des mines voisines, n'était pas de qualité supérieure. Aussi on n'employa plus la houille de Kelung sans la mélanger à une autre plus lente.
On essayera, dans les premiers temps, d'utiliser ce combustible sur les bâtiments de l'escadre, mais le charbon très bitumineux et très menu donnera, aussitôt allumé, une chaleur énorme et beaucoup de fumée. Il encrassera rapidement les appareils de chauffe et incendiera partiellement la cheminée, la mâture et la voilure de la Vipère.
Elle servait simplement à entretenir les feux au mouillage et était d'un emploi commode quand on voulait activer les foyers pour revenir rapidement en pression. Dans ces conditions, l'amiral se préoccupa de suite d'assurer le ravitaillement en combustible de son escadre au moyen de vapeurs envoyés à Kelung par un fournisseur de Hong-Kong. Des jonques ou les canots faisaient le va-et-vient entre les navires et les vapeurs, mais il était toujours très long d'obtenir le plein des soutes sur cette rade sans cesse traversée par la houle.

Pendant que l'amiral Courbet occupait Kelung, le contre-amiral Lespès recevait la mission de tenter contre Tamsui une opération analogue

Les difficultés qu'il devait rencontrer dans l'exécution de sa mission présentaient un caractère autrement sérieux, en raison des défenses accumulées par l'ennemi devant Tamsui et des forces nombreuses contre lesquelles il allait devoir lutter.

Un brillant succès pour nos armes a clos les journées du 1er et 2 octobre. L'occupation de Kelung, si heureusement commencée, autorise à bien augurer des suites de la campagne ; mais l'échec de Tamsui, le 8 octobre 1884, survient et, en même temps qu'il nous révèle la puissance des forces chinoises, il nous éclaire sur les dangers de la situation. Cet échec sera difficilement réparable.

Attaquer Tamsui par terre devient une folie : il y a 50 kilomètres à parcourir dans un pays totalement inconnu, sans autre moyen de transport que quelques coolies, presque sans artillerie ; enfin l'effectif que l'on eût pu mettre en mouvement en gardant Kelung, base des opérations, eût été dérisoire : tout au plus un bataillon.

Faute de monde, l'occupation subit donc, dès les premiers jours, un temps d'arrêt ; il n'y a même pas à songer à occuper les Mines, les fameuses Mines, situées à quelques kilomètres dans l’est de la ville et en dehors du périmètre défensif dans lequel les troupes d'occupation doivent être contraintes de se renfermer.

Dès lors le petit corps expéditionnaire n'a plus qu'à s'installer. Cette installation deviendra pendant quelques semaines la préoccupation journalière de l'amiral, tout en signalant au gouvernement l'impossibilité de faire un pas en avant sans avoir reçu de nouveaux et puissants renforts.

Le 18 octobre 1884, l'amiral Courbet rapporte :

"Depuis nous travaillons activement à nous fortifier dans les ouvrages que l'ennemi a abandonnés, ou plutôt dans une partie de ces ouvrages. Il faut modifier de fond en comble ce que nous gardons et abandonner le reste. Le vide qui s'est fait à notre arrivée s'est encore accentué depuis l'échec de Tamsui. Faute de terrassiers, nos soldats travaillent huit heures par jour."

« Nous nous contentons pour le moment de reconnaître les chemins et les vallées par lesquels un retour offensif serait possible. Aussitôt que je serai eu mesure de le faire, nous occuperons les Mines.

« Rien ne rappelle mieux la Corse que le pays qui environne Kelung.
La défensive exigera toujours une vigilance parfaite et l'offensive une grande circonspection tant qu'on ne disposera pas de troupes nombreuses.
Quand les travaux de fortification seront terminés, il faudra y laisser au moins la moitié du régiment, le reste seul pourra être employé en colonne mobile.

C'est peu, beaucoup trop peu. On devra donc, dans le principe, limiter à quelques kilomètres le champ des opérations. »

Pour plus de détail sur les fortifications autour de Kelung cliquez ici.

Sous l’impulsion de l’Amiral Courbet, Kelung devient en quelques semaines un dépôt d'approvisionnements et un centre de ravitaillement pour l'escadre. Ses abords, transformés en camp retranché, abritent, tant bien que mal, les troupes contre les retours offensifs d'un ennemi demeuré, heureusement, peu entreprenant au début.

La ligne générale de défense suit les premières hauteurs qui dominent immédiatement la rade et la ville. Ces hauteurs sont elles-mêmes fortement dominées par les crêtes du second plan.
Il eût été plus rationnel d'occuper ces dernières. C'est ainsi que des emplacements de forts étaient tout indiqués aux cotes 205 et 212, sommets des deux énormes soulèvements granitiques qui dominent l'ensemble du terrain. Mais, si rationnel qu'il fût, le choix d'une telle ligne exigeait une étendue de périmètre défensif hors de proportion avec l'effectif des troupes. En outre, le manque quasi absolu de tout moyen de communication eût singulièrement compliqué les différentes difficultés et les lenteurs de l'installation.

Il faut donc y renoncer et l'on va au plus pressé et l'on se contente de la première ligne, défectueuse comme site, mais permettant une facile concentration des forces et laissant entièrement les moyens de défense sous l'action immédiate du commandant supérieur.

Etablis en vue d'une défense de la rade, et tout imparfaits qu'ils fussent de profil et de tracé, les ouvrages chinois seront utilisés. On se contentera généralement de les retourner en profitant des abris en paillotes installés par les Réguliers. 

L’installation de pièces de 12 rayés et de canons-revolver Hotchkiss sur les trois points élevés les plus proches fatiguera intensément les soldats.

La défense du secteur Sud est complétée par l'installation de deux blockhaus blindés, l'un au nord-ouest commandant immédiatement la route de Tamsui, l'autre au sud-est, au sommet d'une aiguille escarpée (cote 155) qui reçoit le nom significatif de Nid-d'Aigle et qui commande le fort Tamsui. Ce dernier reçoit comme armement deux pièces de 12 rayées et un canon-revolver.

Lorsque les Chinois se seront installés sur la Dent, à quelques centaines de mètres dans le sud, il arrivera fréquemment que des hommes soient blessés en plein jour, dans l'intérieur du fort, et bien souvent les officiers seront dérangés dans leurs repas par les projectiles ennemis qui passeront par les interstices du revêtement en palanques de la salle commune.

L’armement de ce fort sera complété, dans la suite, par deux 80mm de campagne du système de Lahitolle. Le petit fortin du blockhaus Nord-Ouest sera pourvu d'un canon-revolver.
La garnison du fort Tamsui et des deux blockhaus comporteront deux compagnies d'infanterie. L'artillerie de ces ouvrages sera relativement importante, et d'autre part le corps d'occupation ne disposera que d'un nombre d'artilleurs des plus restreints. Pour y remédier, l'amiral détache au fort Tamsui une section de canonniers-marins commandés par un enseigne de vaisseau. Ils sera chargés du service des pièces.

Les parties planes de la vallée au sud de Kelung sont couvertes de rizières et parsemées de bouquets de bambous et d'aréquiers on ne peut plus propices à dissimuler la marche de rôdeurs ennemis. Il importait de mettre la ville chinoise à l'abri de leurs incursions.

Dans ce but, un poste fortifié est établi dans une grande construction carrée située au sud de la ville. L'ancienne habitation d'un riche Chinois. Elle est percée de meurtrières, barricadée, et complétée par la construction de tourelles flanquant les quatre angles. Elle reçoit comme garnison la  27e compagnie du 2e RIMA commandée par le capitaine Cramoisy. Cette compagnie, constamment sur le qui-vive, aura fréquemment à faire le coup de feu contre les rôdeurs ennemis. Chargée d'assurer la sécurité de la ville, elle devra, à plusieurs reprises, faire de sanglantes exécutions.
Elle prend le nom de pagode Cramoisy.

La quasi-totalité de l'artillerie et 8 compagnies sur 12 sont employées à la défense de la zone. Il ne reste en réalité, comme troupe disponible pour une action extérieure, que 4 compagnies, une pièce de 80mm de montagne et 3 canons de 4 rayés de montagne. Une telle insuffisance d'effectif condamne à priori le corps d'occupation à la résistance à peu près passive, jusqu'à ce que l'arrivée de nouveaux renforts lui permettent de sortir de son inaction.

Les énormes tas de charbon amoncelés sur la plage fourniront, pendant toute la durée de l'occupation, un combustible inépuisable, mais souvent dédaigné, en raison de sa qualité médiocre. Les troupiers trouveront infiniment plus simple de démolir, pour se chauffer, les charpentes en bois des maisons indigènes.

Dès lors on n'emploiera plus la houille de Kelung sans la mélanger à une autre plus lente. Elle servira simplement à entretenir les feux au mouillage. Elle sera d'un emploi commode pour activer les feux à revenir en pression. 

Il eût fallu pouvoir l'agglomérer en briquettes. L'amiral demandera au gouvernement de lui fournir des moules, depuis Brest, mais cette demande ne reçut aucune suite.

Les Chinois, pour nous empêcher d'employer le charbon, l'ont, d'ailleurs, arrosé de pétrole, auquel ils ont mis le feu. Malgré les pluies persistantes de la saison d'hiver, la combustion des tas continuera lentement pendant toute la durée de l'occupation.

La dernière habitation devient le logement du commandant supérieur et de son état-major, reliée au Point A par une ligne téléphonique qui rendra, par la suite, les plus grands services.

Plus loin encore, le long de la plage, juste à l'entrée de la rade, un coin de terrain presque plat, chose rare aux environs de Kelung, devient le cimetière du corps expéditionnaire - lugubre emplacement qui devra, en quelques mois, recevoir une vingtaine d'officiers et plus de 500 marins ou soldats.

Les travaux d'installation sont poussés avec la plus grande activité pendant tout le mois d'octobre, sans qu'aucun incident de guerre vienne, d'ailleurs, en troubler la monotonie.
On eût dit que les Chinois avaient disparu.

Par sécurité, l'amiral décide, assez rapidement, la destruction d'une partie des masures entourant nos positions, car elles servent de repaires à une agglomération de bandits et pourraient, le cas échéant, abriter des troupes ennemies. Le groupe de maisons et de huttes contiguës au cimetière chinois et à la face sud du faubourg de Soo-Wan est ainsi complètement rasé. Une barricade en pierres, recouverte de gazon, barre la route entre cette partie de la ville et le faubourg (barricade Sud).

Le faubourg devient le cantonnement des compagnies disponibles de l'infanterie de marine, qui s'installent de leur mieux au milieu des décombres et des immondices, dans l'horrible puanteur imprégnée dans les intérieurs chinois.

Le gouvernement chinois semble, d'ailleurs, avoir pris son parti de la perte de Kelung, concentrant tous ses efforts sur les défenses de Tamsui, qui viennent de résister victorieusement à notre attaque du 8 octobre, mais qui, par le fait même de l'échec infligé, sont en droit de s'attendre à devenir l'objectif de nos prochains coups.
Toutes les forces disponibles de l'île, tous les renforts qui y débarquent sont affectés à sa défense. En quelques semaines, Tamsui, à l'abri d'une attaque par mer, devient le centre d'une région fantastiquement fortifiée, formidablement armée, dans laquelle les Réguliers défient nos entreprises en attendant de reprendre eux-mêmes, enhardis par notre inaction forcée, l'offensive contre Kelung.

Les opérations militaires de la fin d'octobre se bornent donc à de petites reconnaissances rayonnant à quelques kilomètres autour de Kelung, rendues, d'ailleurs, bien inoffensives par la faiblesse de leurs effectifs et par les difficultés incroyables de la marche dans un pays où, à part trois ou quatre sentiers de piétons, toute voie de communication fait à peu près défaut.

Le temps se montre superbe, avec quelques journées de forte chaleur, jusqu'aux premiers jours de novembre.

Si le corps expéditionnaire est à peu près tranquille pendant cette période, en revanche l'état sanitaire ne tarde pas à devenir détestable.

Prélevés sur les garnisons de la Cochinchine ou sur les colonnes d'opérations du Tonkin, les soldats du corps expéditionnaire ont, pour la plupart, déjà accompli leurs deux années de séjour colonial. C'est dire que, si leur courage et leur abnégation sont, comme toujours, incomparables, leur santé est depuis longtemps ébranlée par le climat des tropiques ou par le surmenage d'une campagne déjà fort longue.

La compagnie du point Ouest, déjà fort éprouvée par le climat du Tonkin, ne tarde pas à être décimée par les épidémies.

L'amiral en décide immédiatement l'évacuation provisoire. Les circonstances font que le fort ne sera plus réoccupé dans la suite et restera abandonné, visité seulement de temps à autre par quelques reconnaissances.

De quoi meurent-ils ? De la dysenterie, d'épuisement général, de la fièvre typhoïde, mais surtout d'un mal inconnu que les médecins appellent « fièvre des bois », fièvre typho-malarienne, que les hommes appellent «la maladie» et que l’on attribue à l'intoxication par l'eau du pays saturée de matières végétales en décomposition. La maladie débute par de violents maux de tète, des vertiges et des nausées, puis survient la fièvre avec son cortège de douleurs articulaires, un abattement général, le délire, l'algidité et la mort. L'évolution complète de la maladie ne demande, le plus souvent, que quelques heures, et tel homme valide le matin est mort dans l'après-midi avant d’avoir eu le temps de le transporter à l'hôpital.

La maladie débutée dans les ouvrages de l'Ouest, dont la garnison fut rapidement décimée, prend de telles proportions que l'état moral des hommes (si aguerri et si résigné que soit le soldat de marine) en est profondément affecté et que, par mesure de prudence, l'amiral doit faire évacuer le fort Thirion, où les atteintes ont été les plus graves. Les hommes prétendent que l'eau et le sol sont empoisonnés. L'évacuation, d'abord provisoire, deviendra, par la suite, définitive. Malgré ces mesures, l'épidémie continuera.

Le 23 octobre, l'amiral Courbet télégraphie à Paris :
«Acclimatement des troupes difficile, cas nombreux de fièvre typhoïde et même quelques symptômes cholériformes.
Du 11 au 23, nous avons perdu 11 hommes, il y a 56 malades à l'hôpital, dont 12 cas graves.
Je ménage autant que possible les troupes jusqu'à la fin de la période malsaine, mais cela retarde beaucoup les travaux et les reconnaissances.»

La maladie fait aussi des ravages en mer, voir ici la lettre relatant le décès de Joseph Cavaille-Coll à bord de La Galissonnière, écrite en mer, le 25 octobre 1884, au large des Iles Pescadores [situées au large de la côte ouest de Formose)

Le 9 novembre 1884, la Nive repart pour Saigon emportant 52 malades. L'effectif du corps d'occupation est à cette date réduit à 1 750 hommes parmi lesquels 350 indisponibles pour raison de santé.
Du 1er au 9 novembre, on a 17 décès.

La pluie continuelle qu'amène le renversement des moussons empêche d'ailleurs toute amélioration.
Pendant que le petit corps expéditionnaire, tout entier à ses travaux de défense et d'installation, lutte péniblement contre l'insalubrité du climat, le gouvernement chinois, décidé à une lutte à outrance, prépare sur le continent de nouveaux renforts en troupes et en matériel, attendant l’occasion favorable pour les jeter à Formose.

Sous peine d'avoir à lutter contre des difficultés insurmontables lorsqu'il sera devenu possible de reprendre l'offensive, il importe au plus haut point de mettre obstacle au débarquement de ces renforts.

L'amiral a demandé instamment au gouvernement de sortir de « l’état de représailles » et, en déclarant franchement la guerre à la Chine, de le débarrasser de toutes les entraves qui paralysent l'action de son escadre. Le gouvernement ne croit pas devoir entrer dans cette voie.

Cependant il autorise l'amiral à exercer contre les côtes de Formose un blocus pacifique, lequel lui semble suffisant pour empêcher les Chinois de jeter dans le nord de l’île les troupes et le matériel qu'ils réunissent à grands frais.

Formose, un blocus poreux…

Dès le 20 octobre 1884, l'amiral lance du Bayard la déclaration suivante :
«Nous soussigné, vice-amiral commandant en chef les forces navales françaises dans l'Extrême-Orient, agissant en vertu des pouvoirs qui nous appartiennent, déclarons
qu'à partir du 23 octobre 1884 tous les ports et rades de Formose compris entre le cap Sud ou Nan-Sha et la baie Soo-Au en passant par l'Ouest et le Nord seront tenus à l'état de blocus effectif par les forces navales placées sous notre commandement et que les bâtiments armés auront un délai de trois jours pour achever leur chargement et quitter les lieux bloqués. »

Quoique renforcée récemment par trois croiseurs, le Rigault de Genouilly, le Nielly et le Champlain, l'escadre est numériquement insuffisante pour assurer un blocus efficace au milieu des difficultés sans nombre résultant de la pluie, de la brume, de la mer énorme et des coups de vent continuels de la mousson du nord-est.

Du reste, notre présence est signalée aux forceurs de blocus par les insulaires eux-mêmes. Suivant que nos croiseurs sont un, deux ou trois, ils allument sur le rivage un, deux ou trois feux visibles de la haute mer. Et, si les croiseurs longent la côte, les feux se déplacent dans le même sens indiquant que tel ou tel point est gardé et que tel ou tel autre ne l’est plus.

Encouragés par les énormes primes qui leur sont offertes, les steamers cosmopolites des côtes d'Asie, en quête d'un chargement, se mettent à la disposition du gouvernement chinois et, transformés en audacieux forceurs de blocus, trompant par les nuits orageuses la surveillance de nos navires, jettent leurs chargements, hommes, armes et munitions, en des points perdus de la côte de Formose.
C'est ainsi que les vapeurs anglais Namoa, Ping-On, Douglas, Activ et surtout le Wawerley réussissent, à plusieurs reprises, à faire passer les soldats et le matériel qu'attendent le général Liu Min-Chang, au point que l'effectif des troupes de ce dernier, limité en septembre 1884 à 5.000 hommes, atteindra, en janvier 1885, le nombre de 30.000 combattants, parfaitement armés et équipés.

Le 2 novembre 1884, il est à peu près 6h du matin, lorsque les sentinelles du secteur Sud signalent l'approche de nombreuses troupes chinoises débouchant du coude de la rivière de Tamsui. On sonne aux postes de combat et l'on ouvre le feu immédiatement. Le premier objectif des groupes chinois semble être le fort Thirion que nous venons d'évacuer en raison de l'épidémie qui ravage la garnison - les chinois en étaient informés. Ce mouvement de l'ennemi est arrêté net. Vigoureusement accueillis par nos feux de salves, par la mitraille et les coups de Hotchkiss, les chinois renoncent au bout d'une demi-heure, cherchant refuge derrière les crêtes du sud-ouest. Au même instant, une autre bande se montre vers le sud-est, au sommet des gorges qui débouchent dans la vallée de Tamsui, s'avance en ordre de combat sur la gauche du secteur. Obligée de se découvrir de temps en temps pour gagner du terrain, elle éprouve des pertes sensibles et finalement lâche pied à son tour.

L'attaque de l'ennemi est arrêtée sur toute la ligne.

À 7h, l’ennemi reprend l'offensive contre le Nid d'Aigle; une pièce légère est même amenée par lui à 200 mètres battant une partie du blockhaus. C’est un combat acharné pendant lequel les Chinois déploient une remarquable intrépidité. Les ouvrages français sont un moment complètement cernés. Fusillé à bout portant par nos feux croisés, l'ennemi plie enfin après une demi-heure d'efforts infructueux. Il bat en retraite vers le sud.
A ce moment, arrive de Kelung la 23e compagnie du 2° régiment du commandant Lacroix. Elle ne peut que contribuer à accélérer la retraite de l'ennemi.

2.000 Chinois sont partis vers minuit, du camp de Switenka, à 17 kilomètres de Kelung, sur la route de Tamsui, dont 1 200 environ ont pris part à l'action.

Leurs pertes sont considérables. De notre côté, nous n'avons qu'un blessé.

L'alerte du 2 novembre 1884 a été chaude. L'attaque des Chinois, déjouée par la vigilance de nos sentinelles, n'a échoué que grâce à la présence d'esprit et à l'habileté du capitaine Leverger, commandant du Fort Tamsui.

Dès le début de novembre, c’est, très logiquement, la typhoïde, d'abord, puis le choléra qui nous assaillent. Les chinois mis en déroute le 1er octobre se sont bien gardés d'enterrer leurs morts, ni même d'emporter leurs blessés..... Vers le 1er novembre nous comptons déjà 400 malades alités.

Le 11 novembre 1884, Kelung. Amiral Courbet au Ministre de la marine:
« Je regrette vivement nouvelle entrave qui résulte interdiction visiter les neutres. Le service du blocus est extrêmement pénible pour la marine en cette saison et perd ainsi la majeure partie de son efficacité. Si les neutres chargés de contrebande ou de troupes ne craignent pas d'être visités et saisis hors de la zone bloquée, ils trouveront l'occasion de tromper la vigilance de nos bâtiments. Il faudrait employer 40 bâtiments à ce blocus pour les empêcher. »

Dès le début du blocus, une canonnière des douanes anglo-chinoises, le Feï-Ho, qui avait, au mépris de la parole donnée, violé le blocus de Taïwan-Fou, fut mise sous séquestre (30 octobre). .Un lieutenant de vaisseau reçut le commandement de la canonnière qui, en raison de son faible tirant d'eau, fut avantageusement utilisée par l'amiral dans les opérations autour de Kelung.

Au lieu des 3 000 hommes et le matériel demandés par l’amiral Courbet, le gouvernement français ne daignera fournir que deux bataillons de l'armée d'Afrique.
C'est le 3e bataillon d'infanterie légère d'Afrique, stationné à Balna, et le 4e bataillon du 2e régiment Étranger, à Saïda. Ces bataillons devront être prêts à s'embarquer, le 20 novembre, sur deux transports affrétés de la Compagnie nationale, le Cholon et le Canton. Malgré une vitesse soutenue les deux navires n’arriveront à Kelung que le 6 et 20 janvier 1885.

Le corps expéditionnaire doit donc, à cette date seulement, être en mesure de reprendre l'offensive contre Tamsui.

Les Chinois attendirent moins longtemps. Enhardis par notre inaction, ils ne tardèrent pas à sortir de leurs positions de Tamsui, et, remontant la vallée, se rapprochèrent, non seulement sans être inquiétés, mais encore sans donner l'éveil.
Le 2 novembre, ils rouvrirent les hostilités par une vigoureuse attaque du secteur Sud.

Le 13 novembre 1884, le commandant Lange, avec son bataillon , attaque vigoureusement les défenses de Ne-Ning-Ka, élevées à plus de 600 mètres de hauteur, et les enlève après un combat qui nous coûte cinq morts et plusieurs blessés. Il met l'armée chinoise complètement en déroute, en lui infligeant des pertes considérables.

le 15 novembre 1884, une colonne de reconnaissance, après avoir passé deux nuits dehors rentre à Kelung, exténuée de fatigue. Un officier, le lieutenant Cortial, et 2 hommes ont été légèrement blessés.

Un tel effort, demandé à des troupes depuis longtemps anémiées et affaiblies, n'est pas de nature à améliorer leur état sanitaire, que le climat continue à détériorer.
L'état sanitaire devenait détestable. Il restait à peine 1000 hommes valides sur les 1600 qui avaient été débarqués le ler octobre.
L'hôpital installé dans les bâtiments de la douane contenait, vers la fin de novembre, près de font color=red> 350 malades ou indisponibles.
Les autres étaient morts ou rapatriés.
« En deux mois, écrivait l'amiral, nous comptons 1/20ème de morts, autant de renvoyés en convalescence, et en plus, bien des malades ou des exempts de service.
Bref, il nous reste les 2/3 à peine de l'effectif primitif capable de porter les armes. »

De quoi mourait-on ? De bien des choses, mais surtout d'un mal que, par un euphémisme discret, les médecins voulaient bien appeler « accès algide » et que les hommes nommaient la maladie, comme si le mot, choléra, eût été trop effrayant à prononcer ou à entendre.

II y a 10 décès du 9 au 20 novembre.
En outre, 272 sous-officiers et soldats ont déjà ou sont sur le point d'atteindre l'époque de leur libération. Il est urgent de les rapatrier, l'effectif va donc tomber à 900 hommes.
Il eût fallu un minimum de six semaines, aux renforts, pour arriver à Kelung.

L'amiral veut emprunter à la Cochinchine quelques compagnies de tirailleurs annamites habituées au climat de l'Extrême-Orient.

Il envoie cette demande : « 8 artilleurs et 264 soldats d'infanterie auront 5 ans de service le 31 décembre. Je compte sur beaucoup de non-disponibles parmi ceux qui terminent 2 ans aux colonies. Pourriez-vous les remplacer par 300 tirailleurs annamites ? La Nive, qui est à Saïgon, les rapporterait. »

Le 23 décembre 1884, l’Amiral reçoit un refus du Gouverneur de Cochinchine.

Rien n'est négligé par l’Amiral pour améliorer les conditions d'existence et surtout l'état moral des troupes.

La sollicitude de l'amiral est si constante et si vive que le découragement ne s'empare de personne. Chaque jour, malgré la pluie, malgré le vent, malgré la mer, malgré ses écrasantes occupations, il quitte le Bayard pour aller faire sa tournée aux ambulances ; avec un mot, il redonne la confiance à ces pauvres gens, victimes de la fièvre ou de la dysenterie,

A sa demande, les paquebots réguliers des Messageries maritimes qui vont de Hong-Kong au Japon touchent Kelung, apportant le courrier de France et des vivres frais.

Ils apportent du bétail vivant (des petits bœufs à bosse que des gardiens en armes font ensuite pâturer aux environs du Point A, des monceaux de gibier, cerfs, lièvres et faisans, des volailles et des œufs, toutes choses absolument introuvables à Kelung.

Les pommes de terre viennent de Hong-Kong, la farine de l'Australie ou de la Californie. Un négociant français de Hong-Kong, nommé Marty, est venu s'établir à Kelung avec une cargaison de conserves de toutes sortes.

Le 7 décembre 1884, une opération de destruction des places avancées de l’ennemi, est menée avec succès.

Les Chinois ont plus de 300 tués ou blessés. Nous n'avions de notre côté qu'un tué et 7 blessés dont deux mortellement.

Cette opération a été conduite avec bravoure et décision par le capitaine Thirion.

Kelung, bientôt la fin…

De jour en jour, le cercle d'investissement se resserre. Les ouvrages détruits ne tardent pas à être réoccupés, cette fois d'une façon définitive. C’est, dès lors, entre ce dernier point et le secteur Sud un échange journalier de coups de fusil.

De temps en temps, pour en finir, un obus du fort Tamsui bouleverse le sommet de l'ouvrage chinois. On a alors quelques heures de tranquillité. Mais, la nuit suivante, les Chinois refont, en sécurité, leur abri et le lendemain, à la pointe du jour, l'énervante fusillade recommence.

Vers la mi-décembre, nous sommes entièrement encerclés du coté terre ; on les laisse faire ; à quoi bon d'ailleurs les déloger au prix de sanglants sacrifices, puisqu'on est dans l'impossibilité de les empêcher de recommencer ?

Tandis que nos troupes étaient exposées au feu des ennemis établis derrière elles sur les crêtes immédiatement voisines, elles n'avaient en même temps devant elles, du côté de la mer, aucune sécurité.
La ville et les villages que nous n'avions pu occuper faute de monde, et qui restaient livrés à une population chinoise très hostile, les séparaient, en effet, de la rade et de la flotte.
Nos soldats se trouvaient donc dans l'impossibilité de sortir de leurs cantonnements où ils demeuraient, pour ainsi dire, bloqués.
Le commandant en chef s'était, en conséquence, décidé à donner de l'air dans la ville en en faisant brûler ou démolir une partie.
La destruction de masures qui servaient de repaires à toute une agglomération de bandits, et qui auraient pu, le cas échéant, abriter des troupes ennemies, ramena un peu de tranquillité dans nos lignes.
Mais, comme on le sait, l'existence précaire du corps d'occupation provenait surtout de son insuffisance numérique.
La venue de renforts sérieux pouvait seule améliorer sa situation.
Aussi attendait-on avec impatience les 2000 hommes qui avaient quitté la France en décembre sur plusieurs paquebots que le Villars, le Duguay-Trouin et le Nielly étaient allés attendre à Singapour et qu'ils devaient escorter jusqu'à Formose.

On attend les renforts avec résignation, il n'y avait plus rien à faire avant leur arrivée.

L'état sanitaire va d'ailleurs de mal en pis.
Du 20 novembre au 1er décembre il y a eu 26 décès, 220 malades encombrent les hôpitaux qu'il a fallu dédoubler de nouveau,
200 hommes sont indisponibles dans les compagnies. L'effectif valide est de 1 100 hommes.

Le 23 décembre 1884 l’Amiral déclare au Ministère :
« Il reste à peine 1 millier d'hommes en état de porter les armes. Je comptais sur l'arrivée des deux compagnies de Tirailleurs annamites pour affermir un peu notre occupation et
tirer un meilleur parti des reconnaissances offensives que nécessite le voisinage immédiat de l'ennemi.
 Le gouverneur de la Cochinchine,… a dû renoncer à m'envoyer ce contingent. Aussi j'attends avec la plus vive impatience l'arrivée des renforts.
Jusque-là la situation sera précaire et peut devenir critique d'un moment à l'autre.

En présence de notre inaction, et n'ignorant ni l'état sanitaire de nos troupes ni la réduction d'effectif qui en a été la conséquence, les Chinoiss'enhardissent. Ils rapprochent leurs lignes des nôtres et viennent construire des ouvrages à quelques centaines de mètres de nos positions. »

Les généraux chinois ont mis à prix les têtes françaises : 50 taels par soldat, soit un peu plus de 350 francs.
Cette mise à prix des têtes françaises donne lieu à des horreurs sans nom. Les Chinois vont, pendant la nuit, violer les tombes fraîches pour déterrer les morts et leur couper la tête. II faut organiser sous la tente un poste chargé de garder le cimetière.

Les prostituées étaient aussi chargées d'attirer de pauvres soldats sans défiance dans quelque maison borgne, où ils étaient massacrés.
Certain jour, trois d'entre elles furent trouvées errantes dans la ville, provoquant et appelant les troupiers. Elles furent empoignées : une visite médicale les reconnut abominablement malades et empoisonnées jusqu'à la moelle. On les fusilla sans pitié. C'était, au reste, le sort infailliblement réservé à tous les Célestiaux égarés dans notre voisinage et simplement suspects.
Il ne fallut rien moins que cette justice sommaire — et fréquemment renouvelée — pour empêcher les meurtres qui, dans les premiers temps de l'occupation, étaient commis au milieu même de nos avant-postes.

Le 3 janvier 1885, François Picherit, qui est arrivé avec Léon-Félix Bouyer, à bord de la Nive, 10 mois plus tôt, meurt de dysenterie à bord du vaisseau-hôpital, le Vinh-Long

L’Amiral répète ce qu’il a déjà dit : 
« ... J'espérais bien, en sortant de la rivière Min, que la marine ferait encore parler d'elle ; je comptais que nous remonterions dans le nord, après avoir ravitaillé nos bâtiments. Le Conseil des Ministres en a décidé autrement. Son aveuglement ou son entêtement, comme vous voudrez, coûtera cher à la France. L'occupation de Kélung, à laquelle nos maîtres se sont arrêtés, est une opération sans influence possible sur les résolutions de la Cour de Pékin ; avec le blocus de Formose qui en est la conséquence, elle immobilisera la majeure partie de nos forces navales, et le seul régiment de marche mis à ma disposition.... Avisez nos parents et amis, contribuables à divers degrés ; il faut qu'ils dénouent les cordons de leur bourse pour en finir à notre honneur. Et dire qu'après cela il y aura encore en France des naïfs qui croiront aux élus du suffrage universel ! »

Mais peu après l'amiral Courbet écrivait à un ami intime :
« L'escadre est perdue, toujours sous les feux, elle s'use. Quelle mer ! Quels typhons ! Les équipages sont malades. Mais les députés ne savent donc pas cela ?
Je me sacrifie sans hésiter, mais quand je pense à notre pauvre marine.. »

«L'occupation de Kelung et des Mines ne pouvait donner ni base d'opérations ni gages sérieux. Même quand nous aurions possédé Tamsui et toute la partie comprise entre ces deux points, nous n'aurions retiré de cette possession que des avantages hors de proportion avec les dépenses obligées. »

Et nous ne tenons que Kelung, et pour combien de temps ?

L'occupation de Kelung nous est devenue funeste pour deux causes :
- Tamsui qui a nécessité le blocus, immobilisant une partie de la flotte
- Kelung, en y affectant toutes ses forces disponibles.

Le gouvernement envisage donc d’évacuer Kelung et par là même, Formose.

Le 22 janvier: 1885, l’Amiral Courbet répond :
« Evacuation Formose effet déplorable. Essentiel de remarquer que cette évacuation demanderait trois semaines après l'arrivée des renforts nécessaires.
II y a actuellement des vivres jusqu'au 1er avril, plus matériel considérable. »

Une batterie d'artillerie de marine, destinée à renforcer celle du corps expéditionnaire, est préparée à Toulon. Elle est embarquée dans ce port, le 17 janvier, à bord du Cachar, navire affrété qui emporte en même temps un nombreux matériel de guerre, tant pour le Tonkin que pour les mers de Chine.
Elle comprend :
- 4 officiers.
- 11 sous-officiers.
- 89 soldats, et est armée de pièces de 80 de montagne.

En attendant l’évacuation…

Le gouvernement décide, en conséquence, que l'évacuation de Kelung, arrêtée en principe, ne sera pas mise à exécution avant le mois d'avril et que l'occupation sera maintenue jusqu'à cette époque.

Enfin, pour atténuer l'effet produit par l'abandon de Kelung, le gouvernement décide l'occupation des Pescadores qui, par leur position centrale, leur port et leurs ressources, offrent une base avantageuse aux futures opérations de la campagne de printemps. Le plus grand secret doit être gardé sur ces projets.

Les choses en sont là, quand les premiers renforts arrivent à Kelung ; le 6 janvier, à six heures du soir, le Cholon portant le 3e bataillon d'Afrique mouille sur rade.
C'est une troupe singulière que ce bataillon d'Afrique. Libérés des pénitenciers militaires et des ateliers de travaux publics, jeunes soldats ayant eu, avant leur appel sous les drapeaux, de nombreux démêlés avec la justice, tels sont les chasseurs du bataillon: « les zéphyrs ou joyeux », comme ils s'appellent. Pas un casier judiciaire immaculé. !

La plupart des gradés, sous-officiers et caporaux, proviennent de tous les corps d'infanterie, principalement des régiments de Zouaves et de Tirailleurs. Avides d'avancement ou d'aventures, ils sont passés au bataillon sur leur demande ; ils connaissent à fond leurs hommes dont ils partagent l'existence, et ils savent s'en faire obéir, au besoin par la violence.

Le 20 janvier 1885, le Canton arrive enfin à Kelung, chargé du bataillon Étranger, qui s’installe près du bataillon d’Afrique, séparé que par la rivière.

C'est un bataillon de plus de 1 000 hommes, recrutés aux quatre coins de l'Europe, il est surtout composé d'Alsaciens-Lorrains fuyant le service militaire allemand, et de volontaires français engagés au titre étranger. Les déserteurs allemands et autrichiens y sont également en assez grand nombre. On y parle un peu toutes les langues, comme partout à la légion, mais surtout le français comme langue officielle, et l'allemand pour la conversation courante.

Le corps expéditionnaire a enfin reçu tous les renforts attendus ; si leur effectif est encore insuffisant pour permettre d'entreprendre une expédition de longue haleine, du moins est-on en mesure de dégager les abords immédiats de Kelung.

Le 23 janvier 1885. l'Amiral Courbet demande, tant pour compléter l'armement des ouvrages qu'en vue de garnir ceux qu'on pourrait construire à brève échéance :
- huit canons de 80 mm de campagne.
- dix canons de 80 mm de montagne avec quatre cents coups chacun.
- quatre canons-revolvers sur affût de montagne avec 2 500 coups chacun.
- une section de compagnie dhisionnaire du génie et un capitaine pour la direction des travaux

Le Gouvernement, sans préjuger des opérations qu'il y aurait lieu d'entreprendre par la suite, prépare l'envoi immédiat de ce matériel.

Vers la fin de janvier, le colonel Duchesne, venu du Tonkin avec des renforts, avait pris le commandement du Corps expéditionaire de Formose, dont le colonel Berteaux-Levilain commandait le régiment de marche.
Une sortie générale devenait possible. Son objectif était, comme toujours, d'élargir l'étendue de nos lignes dans la direction des fameux charbonnages.

Du 25 au 31 janvier 1885, une expédition composée d’hommes nouvellement arrivés et des plus costauds des anciens agrandit substantiellement la zone détenue par les français et l’étend jusqu’au sommets voisins de manière à mieux la protéger.
Le bilan du côté français est de 21 morts et 60 blessés et du côté chinois de 700 tués ou blessés.

Le Colonel Duchesne déclare alors :
Pendant cette période si pénible d'opérations, les troupes, constamment sous la pluie ou dans la boue, ne pouvant faire du feu pour se sécher et faire la soupe, ont donné la preuve d'une énergie et d'une solidité remarquables. Je ne parle que pour mémoire de l'entrain et de la bravoure avec lesquels elles ont enlevé les différentes positions, mais qui ne sont rien en comparaison de l'énergie morale qu'elles ont mise à supporter sans trêve ni merci les privations et les souffrances physiques, sous une pluie torrentielle, pendant cette période de six jours. »


Une première série d'opérations, menées avec beaucoup d'entrain et terminées le 26 janvier, avait réussi.
Le 1er février 1885, on devait prendre les Chinois à revers et tourner leurs positions. Malheureusement la pluie se mit contre nous, elle favorisa l'ennemi et nous força d'interrompre notre attaque. C'était jouer de malheur : notre marche en avant, suspendue naguère par l'insuffisance des effectifs, était gênée maintenant par une pluie torrentielle qui tombait sans discontinuer.

Quoi qu'il en fût, un pas énorme avait été fait !
Le succès de cette sortie, sans avoir été absolument complet, nous donnait du moins l'aisance des coudes. Nous avions rejeté les Chinois loin des hauteurs du deuxième plan et toute la vallée du canal des mines se trouvait enfin dégagée.
Dès lors, tout changea d'aspect. L'éloignement de l'ennemi fit cesser une alerte qui durait depuis plusieurs mois ; la confiance revint avec la sécurité.
En outre, le corps d'occupation se trouvant augmenté des 2 000 hommes récemment arrivés, le service devint pour chacun moins rigoureux. Il fut possible d'occuper complètement la ville; les habitations encore debout furent nettoyées de fond en comble et aménagées avec soin.
Les zéphyrs et les légionnaires qui y demeuraient mettaient une véritable coquetterie à orner leurs casernements. Tout y était fraîchement peint à la chaux et sur la devanture s'étalait le râtelier d'armes.
Pour une raison de salubrité, on avait supprimé les rues étroites et sales: elles étaient remplacées par de vrais boulevards embellis de squares improvisés.Les quais ne manquaient plus d'animation. La musique y jouait le dimanche dans l'après-midi. C'était pour les officiers et pour les hommes une occasion de se voir et de se réunir.
Un marché était installé devant la maison Lapraik, un autre à l'île Palm : cuisiniers et maîtres d'hôtel venaient y faire leurs provisions.
Les sampans circulaient sur rade sans défiance, ils apportaient des vivres, du poisson, des volailles, etc....
L'île Palm devenait un véritable parc avec avenues et bosquets où les chasseurs se donnaient rendez-vous et tuaient, ainsi que dans la vallée des mines, beaucoup de faisans et de gibier.
L'assainissement des locaux destinés aux troupes avait produit de suite les meilleurs effets. Le nombre des malades diminuait singulièrement. L'alimentation était aussi devenue bien meilleure.
Le paquebot venant du Japon apportait tous les quinze jours cent bœufs vivants et un chargement de pommes de terre, choux, légumes et salades qui étaient répartis entre les équipages et les troupes.
Peu à peu, grâce à ces mesures d'hygiène et de prévoyance, la situation du corps expéditionnaire était devenue très satisfaisante.
Le moral, très relevé à la suite des derniers succès, n'avait pas été étranger non plus à l'amélioration de l'état sanitaire.
Plus de fièvre, plus d'algide; on ne mourait plus ! Ceux que le mal atteignait avaient des chances de guérison.
À l'ambulance, toutes les gâteries imaginables étaient accordées : on y trouvait en abondance les douceurs généreusement envoyées par l'Union des Femmes de France, et même les sucreries prises à bord des jonques par les croiseurs.

C'est parce que l'escadre se sentait commandée par un chef tel que l'Amiral Courbet, qu'elle a su pendant les longs mois du blocus de Formose, lutter avec une inaltérable confiance et un stoïque courage.
Dans cette tâche ingrate elle a fait preuve de plus de qualités, peut-être, que dans toute autre occasion.
Pourtant qui s'en doutait ? En France, c'est à peine si l'on parlait d'elle. On l'avait presque oubliée !
Il est vrai que les sympathies de l'opinion publique ne vont jamais qu'aux succès brillants et flatteurs. «A part les familles de marins, qui donc, dans notre pays, empêchait-elle de dormir ou de s'amuser, cette pauvre glorieuse escadre de Formose ?..... »

Le 4 février 1885, le Gouvernement annonce l'envoi, par le Shamrock, transport régulier du 20 février :
- de 10 canons de 80mm de campagne,
- de 10 de montagne, 4canons-revolvers ainsi que des munitions et du personnel demandés.

Le capitaine du génie Joffre se met en route par le premier paquebot des Messageries. Cet officier arrivera à Kelung, à la fin de février.

Le 4 février. Amiral Courbet au Ministère de la Marine :
« Pour occuper avec sécurité Kelung et écarter promptement l'ennemi à bonne distance, il faut un renfort de 2.500 à 3.000 hommes et de 100 mulets de bât. Pour aller à Tamsui. il faudrait en plus 3.000 hommes.
Bien entendu, cela ne nous empêchera pas d'attaquer l'ennemi avec toutes les forces dont nous disposons, mais l'affaire sera chaude. De plus, nos pertes auront bientôt diminué l'effectif actuel. »

Le gouvernement confirme l'amiral dans sa résolution d'attaquer à tout prix, en l'informant que, sa décision d'évacuer Kelung en avril étant bien arrêtée ; il n'a pas, en conséquence, à compter sur de nouveaux renforts.

Le 5 février 1885, le bataillon d'Afrique est relevé, aux postes avancés, par trois compagnies de la Légion étrangère. Il est resté 11 jours sous une pluie battante et sous le feu chinois.

Les troupes que nous avons devant nous proviennent généralement du Fokien et du Petchili elles sont les meilleures de l'armée chinoise. Les hommes, grands et vigoureux, portent un uniforme en toile bleu foncé : large pantalon asiatique descendant jusqu'à mi-jambe et casaque rehaussée d'un grand écusson écarlate dans lequel sont inscrits en noir les caractères portant indication du bataillon et de la compagnie. Par les temps froids ou les pluies, une ou plusieurs casaques ouatées ou rendues imperméables au moyen de colle de poisson complètent l'habillement. Les jambes sont enveloppées de bandes molletières et les pieds chaussés du soulier chinois avec semelles en feutre.
L'équipement est de fabrication européenne, généralement du modèle allemand. Il consiste en un ceinturon et deux cartouchières, tellement semblables aux nôtres du modèle de 1882, que les Zéphirs échangeront, après les combats de mars, les leurs contre celles que l’ennemi aura abandonnées. Un porte-épée complète l'équipement. Pas de havre-sac.

L'armement est assez disparate. Il consiste en Mauser allemands, en Remington, mais surtout en fusils Lee américains et en carabines du système Hotchkiss, provenant des manufactures Winchester, à New-Haven, Connecticut. Les Américains seront les grands pourvoyeurs de la Chine pendant l'expédition du Tonkin.

Comme depuis le début de l’occupation, la maladie continue de faire d’importants ravages.

Le 19 février 1885. L'amiral Courbet au Ministre de la Marine :
« Depuis le 5 février, pluie et coups de vents continuels ont empêché les troupes de faire un pas en avant.
Dans cet intervalle, il y a eu 91 cas de choléra, dont 31 décès.
La Légion étrangère a été spécialement atteinte.
Ces cas sont dus à l’ingestion d’eau malsaine. Depuis quelques jours il y a un peu d'amélioration. »

L’infanterie de marine en est arrivée à ne plus présenter que des squelettes de compagnies.

Quelques détachements, non de renfort mais de remplacement, sont cependant dirigés sur Kelung vers la fin de février ou dans les premiers jours de mars :
1- Par le steamer affrété « le Nantes » qui, outre les troupes et le matériel à destination du Tonkin, prend :
* le 27 janvier 1885, à Toulon :
- le lieutenant-colonel Dugenne. commandant le 2° régiment de marche de Formose.
- un détachement de 1 sous-officier et 12 artilleurs de la marine.
- le capitaine Le Foumier. de l'artillerie de marine
- 2 infirmiers destinés à remplacer ceux envoyés au Japon pour soigner nos malades et blessés qui \iennnet d'y être transférés.
* le 1er février 1885, ce bâtiment prend à Alger 40 mulets, et à Philippeville 68 mulets, cédés par la Guerre à la Marine. Ces animaux doivent être soignés, pendant la traversée, par le détachement d'artilleurs embarqués à Toulon, et qui fait partie de la batterie bis expédiée par le Cachar.
Enfin, ce navire prend à Port-Saïd un vétérinaire embarqué à bord du Nantes-et-Havre>. Ce dernier navire chargé de matériel est resté en détresse par suite d'avaries.

2- Le 30 janvier, le Ministre de la Marine annonce à l'amiral Courbet qu'il vient de faire procéder à la location du Château-Yquem.
Arrivé â Toulon le 28 janvier 1885, ce navire entra en armement définitif sous les ordres du capitaine de frégate Lejard. Il reçut la dénomination de croiseur auxiliaire.
Le gouvernement se propose de l'adjoindre à l'escadre de l'Extrême-Orient, concurremment aux transports de 1ère classe déjà affectés : Annamite et Tonkin.
En outre, deux bâtiments de charge sont mis à la disposition de l'amiral: le Tancarville et le Nantes-et-Bordeaux.

Le chargement du Château-Yquem à destination de l'escadre de l’Extrème-Orient et du corps de Formose, est le suivant :
1° Section du Génie (de Toulon).
— 1 capitaine en second, 1 lieutenant en premier, 6 sous-officiers, 8 caporaux, 1 tambour ou clairon, 85 sapeurs-mineurs, 1 maréchal des logis, 2 brigadiers, 23 sapeurs-conducteurs. — Animaux : 21 mulets de bâts, 1 mulets haut-le-pied.
2° Régiment étranger (d'Alger).
— 1 chef de bataillon (M. Valette, en remplacement du commandant Vitalis évacué), 1 capitaine (M. Muller, en remplacement du capitaine Devillers évacué), 1 lieutenant (M. Bornot, eu remplacement du lieutenant Weber tué), 2 sous-ofliciers, 30 légionnaires. — 3 chevaux d'officiers.
3° Bataillon d'Afrique (de Philippeville).
— 1 capitaine (M. Schiellein, en remplacement du capitaine Pênasse tué), 1 sous-officiers, 30 chasseurs. •- 1 cheval d'officier.
Matériel. — Le matériel de la section du génie, soit un demi-parc de compagnie divisionnaire avec les bâts et ellipses de transport.

Le Château-Yquem prend en outre, à Obock, le chargement du Nantes à destination de Formose ; ce navire, aussi malheureux que le Nantes-et-Havre, ayant du cesser son voyage à Obock pour avaries graves. Le lieutenant-colonel Dugenne arrive à Kelung en avril par le paquebot régulier des Messageries maritimes.

le 5 mars 1885, le Château-Yquem part d'Alger et le 6 mars 1885, de Philippeville. Les renforts qu'il porte n'arriveront en Extrême-Orient que fin d'avril, après la conclusion de l'armistice.
Ils seront donc débarqués aux Pescadores.

L'amiral Courbet répond, le 21 février, en proposant, tout d'abord, que l'évacuation de Kelung ne soit pas effectuée avant l'occupation des Pescadores et l'installation, dans cette nouvelle base d'opérations, de baraquements destinés à recevoir les troupes, et ensuite de :
- 1° Déclarer immédiatement que le riz soit contrebande de guerre
- 2° Ne pas déclarer le blocus du Petchili, mais constituer une division volante de 5 ou 6 bâtiments, avec lesquels on pourrait, suivant le cas, courir sus aux croiseurs chinois ou aux vapeurs portant le riz
- 3° Consacrer les autres bâtiments de l'escadre à la défense de Kelung et au blocus du nord de Formose
- 4° Vers le 20 mars, au retour de cette croisière, prendre les Pescadores et Makung et nous y établir, parés à évacuer Kelung.

Après l'évacuation de Kelung et l'arrivée des croiseurs annoncés, commenceront les opérations contre les côtes de Chine, sur plusieurs points à la fois et d'abord contre Port-Arthur.

Jusque dans les premiers jours de mars 1885, le mauvais temps tient nos soldats dans l'inaction ; les pluies ayant cessé, le colonel Duchesne résolut de rattraper le temps perdu.
Le 2 mars 1885, il prépare une colonne d’environ 1 300 hommes pour prendre le bastion de "la Table" qui arrose nos positions régulièrement.
Elle comprend :
- trois compagnies d’Infanterie de marine, capitaines Thirion, de Cauvigny et Cormier, 300 hommes.
- quatre compagnies du 3e Bataillon d'Afrique, 600 hommes
- la 1ère et 2e compagnies du bataillon Étranger, capitaines Césari et du Marais, 300 hommes
- une demi-batterie Artillerie : capitaine de Champglen
- deux pièces de 4 rayées de montagne et une pièce de 80 mm de montagne, approvisionnées chacune à 72 coups, 60 hommes.
- une section du génie formée avec les sapeurs de compagnie des différents corps

Vous pouvez lire ici ces combats du début mars 1885

Le 4 mars 1885, alors que cette troupe descendait sur la grève, elle vit s'éloigner la Nive qui ramènait en France les blessés et les malades.
Elle partit de Kelung à 3h05, puis après une escale à la baie d’Halong, du 9 au 20 mars, puis à Saïgon, du 24 mars au 2 avril, elle arrivera à Toulon le 8 mai 1885.

L'amiral Lespés, par le télégramme suivant daté du 8 mars 1885 informera l'Amiral Courbet :
« Profitant d'une série de beau temps, le colonel Duchesne a commencé, le 4 mars 1885, mouvement enveloppant. Après quatre jours de marche très pénible en terrain montagneux et combats très brillants, toutes les positions chinoises ont été successivement enlevées.
Nous les occupons. L'ennemi est rejeté sur la route de Tamsui avec pertes considérables. Nous avons pris deux canons, beaucoup de fusils, drapeaux, munitions. L'état sanitaire est excellent.
»

Par cette série d'affaires, nos lignes s'étaient considérablement étendues, nous étions maîtres des mines ou plutôt nous en commandions l'accès et les Chinois étaient refoulés sur Tamsui. Mais, sans de nouveaux renforts, il devenait impossible de reprendre les opérations, les forces disponibles capables d'entrer en ligne étant insignifiantes.
La garde des positions conquises absorbait la plus grande partie des troupes disséminées sur un espace très étendu et très accidenté.

Le 7 mars 1885, le résultat recherché est obtenu et Kelung est dégagé. Nous sommes maîtres de tout le terrain compris entre Pétao, la rivière de Tamsui et Loan-Loan.

La résistance de l'ennemi, huit fois supérieur en nombre, a été acharnée ; les pertes de la colonne, pendant l'ensemble des quatre journées, s'élevent à 41 tués, dont 2 officiers, et à 157 blessés, dont 6 officiers. L’ennemi aura perdu 1.500 hommes.

Après cette victoire, l'amiral a toute latitude pour disposer de sa flotte moins utile devant Kelung, et reprend l’initiative.
Le gouvernement tient seulement à l'occupation des Pescadores pour colorer la prochaine évacuation de Formose.

L'amiral juge qu'il pouvait, tout en maintenant le blocus de la rivière de Ning-Po, la croisière du riz et le blocus très réduit de Tamsui, disposer d'une force navale importante et même distraire du corps expéditionnaire quelques centaines d'hommes en vue d'une autre opération à terre.

Il décide, en conséquence, d'occuper sans tarder davantage les Pescadores.

Le 18 mars 1885, il télégraphie à Paris :
« Après l'occupation des Pescadores, j'attendrai vos ordres précis pour évacuer Kelung. Cependant, pour l'occupation des Pescadores, je devrai prélever 400 hommes sur le corps de Formose. Je présume que cela ne nous empêchera pas de nous maintenir sur nos positions actuelles. »

Il demande au colonel Duchesne de tenir un bataillon d'infanterie et une section d'artillerie de marine prêts à prendre la mer en vue d'une expédition imminente.
Le bataillon Lange est désigné. Les 25e, 26e, 27e et 30e compagnies du 2ème régiment sont portées à 100 hommes chacune, par prélèvements sur les éléments encore valides des deux autres bataillons.

Campagnes des Pescadores

L'archipel des Pescadores occupe, au milieu du canal de Formose, une situation intermédiaire entre la cote du Fokien et la Grande Ile.
Il comprend une douzaine d'îles et d'îlots, moitié sable, moitié corail, dont le plus haut sommet atteint, dans le nord de l’ile Pehoë, l'altitude de 72 mètres.

Ce sont des terres basses, à peine émergées, aux abords desquelles la mer s'étend en vastes plages de vases et de corail, ou forme des ports superbes, comme ceux de Makung et de Ponghou, profonds de plus de 10 mètres, et dans lesquels les navires du plus gros tonnage trouvent, en toute saison, un temps calme et un accès facile.
Mais cet archipel est particulièrement bien protégé car la Chine se doute qu’il sera attaqué un jour ou l’autre.

Après le Tonkin et Formose, avec les Pescadores, nous entrons dans la 3ème campagne de Léon-Félix Bouyer, parti de chez lui le 5 décembre 1883, soit 16 mois de combats.

Le 27 mars 1885, partent la Vipère, puis le Bayard, navire amiral, que suit l’Annamite. Ce dernier bâtiment porte le bataillon Lange et la section d'artillerie (deux pièces de 80mm de montagne).
Ces troupes, renforcées des compagnies des navires, doivent constituer le corps de débarquement.

Selon des rapports d'espions, les défenses du port consistent en deux forts ; un sur le côté nord de l'entrée, un autre sur le côté sud, appelé Fort Dutch, une batterie sur l'Ile Plate, une autre dans l'île de l'Observatoire, et un tout nouveau fort dans le voisinage du phare de l'île Fisher ; de plus, un barrage en chaînes ferme l'entrée de la baie de Makung, entre le fort du Nord et le fort du Sud, et des jonques chargées de pierres sont prêtes à être coulées dans le canal entre l'Île Plate et le Rocher Noir.

La matinée suivante, le Bayard et l'Annamite doublent l'entrée du port de Makung à distance de 2 miles. Aucun tir !

Le 28 mars 1885, tous les bâtiments se trouvent réunis devant Taïwan-Fou, à l'exception de la Vipère, que le mauvais temps a forcée de relâcher. A 15h, l'amiral fait appareiller et l'escadre mouille, quelques heures plus tard, dans le port Pong-Hou à 2 miles à l'ouest de l'entrée. Elle y passe la nuit, afin de commencer l'opération le lendemain, de bon matin.

L’Amiral est à la tête d’une escadre composée du Bayard, de la Triomphante, du Duchaffaut, du d’Estaing, de la Vipère, suivis de l’Annamite d’où débarqueront Léon-Félix Bouyer et ses camarades   

Vous trouverez ici le détail du pilonnage des forts de Makung

Dès 12h30, le Duchaffaut, devenu pour l’occasion, navire-amiral, est allé porter à l’Annamite l'ordre de préparer le débarquement des troupes.

Vers 16h, l'amiral passe sur ce croiseur et va présider à l'opération.

Vers 17h, les troupes sont mises à terre, dans la baie Dôme.

L'opération se fait sans aucune difficulté, l'ennemi ne se montre nulle part. La 25e compagnie s'organise défensivement sur le sommet Dôme, les trois autres compagnies sont placées sur le plateau, au sud-ouest du monticule, et s'y installent pour la nuit, la section d'artillerie battant le village du sud-est.
« Sauf quelques rôdeurs sur lesquels on tire dans la soirée et dont l'un, fait prisonnier, doit servir de guide pour le lendemain, aucun incident ne se produit-. »

Au début de la nuit, quelques coups de canon sont encore tirés par l’une des batteries-barbettes de Makung, puis tout retombe dans le silence.
Pendant toute sa durée, le Bayard et la Triomphante éclairent à la lumière électrique les forts et les batteries de Makung où des tirailleurs ennemis peuvent être embusqués ; pas de réactions.

Il reste à reconnaître et à détruire le barrage qui ferme le port de Makung ; on le dit en chaînes, mais il pourrait bien s'y trouver des torpilles.
Effectivement le barrage se compose uniquement de deux grosses chaînes soutenues par des bouées de distance en distance.
Le 30 mars 1885, au petit jour, il est détruit par les embarcations de la Triomphante, sous la direction du commandant Talpomba. Les tirailleurs ennemis essayent d'entraver l'opération, un homme est atteint mortellement.

Aussitôt qu'un passage suffisant est pratiqué, le Bayard entre dans le port de Makung et prend à revers les tirailleurs chinois. Ces derniers s'enfuient aussitôt, poursuivis par nos feux de salves et nos Hotchkiss.

Les troupes de bébarquement de la Triomphante envahissent l'Ile Plate et emportent un Remington et un gros stock de munition

Le rôle des bâtiments est à peu près terminé. C'est maintenant l'infanterie de marine et les compagnies de débarquement qui vont poursuivre l'ennemi à terre dans ses derniers retranchements.
La Vipère, à l'intérieur de la baie de Makung, et le d’Estaing, à l'extérieur, ont pour mission d'appuyer le mouvement.

Le 30 mars 1885, à 8h15, la marche de la colonne peut commencer ; un vieux Chinois, pris la veille au pied du sommet Dôme, servant de guide, sera, par la suite, très utile et les renseignements qu'il donnera, s’avéreront fort exacts.

La 25e compagnie (capitaine Logos depuis qq jours, en remplacement du capitaine Amouroux rentré en France), descendue du sommet Dôme, se porte en avant-garde, en formation de combat; elle se
dirige vers le sud-est, en inclinant légèrement vers la gauche.
Le terrain, assez ondulé, émerge de buttes et de collines aux contours indécis ; il est traversé par des chemins presque toujours en déblai, mais suffisamment praticables. Cependant l'artillerie, qui a peine à se mouvoir dans le sable de la grève, entrave la marche de la colonne.

La corne dont se servent les Chinois pour leurs rassemblements ne tarde pas à résonner dans le sud-est; 350 ou 400 Chinois en armes sortent des villages X et Y, ainsi que de Kisamboué,
et se rallient dans la plaine. Quelques feux de salves de la 25e compagnie n'empêchent pas la formation de l'ennemi, qui se porte à la rencontre de la colonne.
Il s'établit parallèlement au front de marche et ouvre un feu lent qui s'accentue peu à peu. Il eût été plus facile de débusquer l'adversaire si la colonne avait été libre de ses mouvements, mais l'artillerie était tellement retardée qu'elle immobilisa la 30e compagnie (capitaine Vaillance), commise à sa garde et le reste du bataillon qui ne pouvait la distancer sans la compromettre.

La 26e compagnie(capitaine Harlay) est déployée à la gauche de la 25e pendant que la 27e (capitaine Cramoisy) prolonge à droite un crochet offensif.
Enfin, une des pièces de 80mm est mise en batterie. Elle envoie quelques projectiles sur la ligne chinoise, dont le feu devient très intense.
Deux hommes sont frappés, dont un mortellement. Pour en finir, la 27e compagnie est lancée en avant; en quelques instants elle débusque l'ennemi qui se reforme sur une nouvelle position, à 600 mètres en arrière. Sans les retards de l'artillerie, il eût été facile d’acculer les Chinois sous le canon de la Vipère, le long du rivage. Toutefois, cette canonnière a aperçu l'ennemi, elle appuie les salves de l'infanterie, et les Chinois ne tardent pas à abandonner leur deuxième position en y laissant une cinquantaine de tués.

Vers 13h, la marche en avant peut être reprise en formation de combat. Les 30e et 26e compagnies sont en première ligne, la 25e compagnie en réserve, l'artillerie, l'ambulance et la 27e compagnie en deuxième ligne.

L'ennemi évacue, sans résistance, le village de Kisamboué que fouillent les obus de la Vipère et du d’Estaing. Le lieutenant Jehenne, envoyé en reconnaissance vers l'est, constate la présence, le long du rivage, de trois lignes de retranchements assez bien faits et d'une pièce de canon en avant, qu'il fait enclouer.
Vers 14h nous avons atteint le premier objectif, un plateau situé environ 30 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les Réguliers chinois y avaient un petit camp retranché sur le côté oriental ; suivit un bref engagement avant la capture de ce camp. Nous avons 1 tué et 2 blessés. Les chinois ont laissé 100 morts.

Vers 16h, la colonne arrive sans autre incident devant le village de Siou-Koui-Kang, à l'ouest duquel elle s'installe pour bivouaquer. Une centaine de Chinois défilent à environ 1.200 mètres, se dirigeant sur le village. De la lisière de ce dernier partent en même temps quelques coups de feu, mais les balles passent par-dessus le bivouac. Quelques obus de 80 mm et l'intervention de la Vipère ne tardent pas à mettre fin à cette fusillade éloignée.

Dans la soirée, le commandant Lange apprend que des compagnies du Bayard, de la Triomphante et du d’Estaing, débarqueront le lendemain, ainsi que de deux sections de 65 mm pour rendre l'action décisive au cas où la résistance des Chinois serait plus sérieuse.
Le vieux guide affirme qu'il y a dans le nord 1 500 à 2 000 Réguliers bien armés, rassemblés à Tao-Xa-Pa.

La nuit est calme, sans la moindre alerte.

Le lendemain, 31 mars 1885, les compagnies de débarquement et les pièces de 65 mm sont mises à terre, à proximité du bivouac de la colonne.
La marche est reprise à 8h30 dans le dispositif suivant :
- Avant-garde (en formation de combat), 27e et 26e compagnies.
- Gros de la colonne:
30e compagnie ;
artillerie, deux sections de65mm (canonniers marins), une section de 80mm (artillerie de marine) ;
compagnies de débarquement, Bayard, Triomphante, d’Estaing,
25e compagnie (1er peloton),
ambulance et bagages.
-Arrière-garde : 2e peloton de la 25e compagnie.

On marche d'abord vers l’est afin de gagner la ligne de faite, puis on se porte vers le nord. Des groupes chinois fuient devant la colonne. On pénètre dans Siou-Koui-Kang sans constater rien de suspect.
La 30e compagnie déboîte et rejoins les deux compagnies d'avant-garde. En débouchant de la lisière nord du village, ces compagnies sont accueillies par un feu très vif fourni par un ennemi bien abrité derrière des murs en pierres ou en madrépores.

On riposte pendant vingt minutes, puis les 27e et 26e compagnies mettent sac à terre et se jettent sur les Chinois. Ces derniers se réfugient dans un chemin creux, parallèle à leur première ligne de défense, mais, culbutés une seconde fois, ils s'enfuient affolés vers la colline du nord, où ils parviennent enfin à se rallier.

Les compagnies du Bayard et du d’Estaing, rejoignent la 27e compagnie.

Le lieutenant de vaisseau Amelot met rapidement ses 4 pièces de 65 mm en batterie, à l'angle nord-ouest du village, et couvre d'obus les Chinois qui gravissent, épuisés, les pentes de la colline vers laquelle les pourchassent les 26e et 27e compagnies.
Dans cette courte mais décisive période, l'ennemi, traînant ses blessés par les jambes, laisse un grand nombre de tués sur le terrain. La 27e s'arrête au sommet de la colline pendant que la 26e la tourne et arrive au fortin en pierres, appelé Tao Xa Pa. Elle en brise la porte et tue dans un combat corps à corps une douzaine de Chinois qui s'y sont réfugiés.
Ce qui reste des troupes chinoises s'est reformé à 800 mètres du fortin, derrière un plateau orienté nord-est sud-ouest et duquel part un feu, d'abord lent, puis violent et dangereux.

Quelques groupes s'enfuient dans la plaine qui s'étend vers l'île Pehoë.
Nous avons 2 morts.

Le commandant Lange établit la compagnie de la Triomphante à la base du plateau, à 500 mètres environ de la ligne ennemie. Pendant que cette compagnie supporte, en première ligne et difficilement abritée, le feu de l'ennemi, la compagnie du d’Estaing et la 30e compagnie se forment en soutien; enfin, en arrière, la compagnie du Bayard et les 25e et 27e compagnies se massent à l'abri et en réserve.

Vers 13h30, tonte la colonne regroupée, on attaque la position ennemie. Les 25e et 27e compagnies tourneront la gauche de la ligne chinoise pendant que la 30e en menacera la droite.

Le mouvement doit avoir lieu simultanément à la sonnerie de « en avant ». Appuyé par l'artillerie, il s'exécute avec un entrain remarquable. Les Chinois délogés s'enfuient dans le nord-ouest, pendant que les 6 pièces en batterie achèvent la poursuite.

Le commandant Lange donne un peu de repos à tout le monde. A 14h30, la marche est reprise, cette fois en deux colonnes.
La colonne de droite est sous les ordres directs du commandant, celle de gauche est dirigée par le capitaine adjudant-major Gaultier.

Les Chinois ont disparu.

A 16h20, les deux colonnes se réunissent au village d'Amo

A 17h15, elles arrivent à Makung et s'installent dans les cantonnements chinois, où elles trouvent, en grandes quantités, des munitions, des armes, des drapeaux et des approvisionnements de toute nature.

Les pertes de ces deux journées s’élèvent à 5 tués et 12 blessés, dont 2 officiers : le lieutenant de vaisseau Poirot et le lieutenant d'infanterie de marine Ozoux.

Les pertes des Chinois sont de 300 à 400 tués et autant de blessés, parmi lesquels plusieurs mandarins.
Le commandant en chef a réussi à s'échapper.

Une compagnie d'infanterie de marine s'empare de l’île Fisher et du phare de la pointe Litsitah, que nous avons doublés en arrivant. L'opération est effectuée sans incident et la garnison s'installe dans la batterie Sianchi, qui prend le nom de fort Bayard.

Enfin, le 4 avril, une colonne volante fait le tour de l'île. Elle rentre dans la soirée après avoir fait sauter le fortin de Tao-Xa-Pa et une poudrière, sans avoir rencontré un seul soldat chinois.

Les Chinois se montrent très pacifiques, s'offrant de tous cotés comme coolies et comme convoyeurs.

Voir ici le détail de cette opération par Eugène Garnot, capitaine du 31e d'infanterie
et ici celui de Nicolas Euléthère

L’occupation devient définitive et le commandant Lange est investi commandement supérieur des Iles aux Pêcheurs (les Pescadores).

Par télégramme du 31 mars 1885, l'amiral demanda à Paris le matériel nécessaire pour constituer, dans la baie de Makung, un centre d'approvisionnements et pour y commencer la création d'un établissement militaire. Il demanda, en même temps, le personnel indispensable aux différents services, travaux, études, fortifications, magasins et constructions.

A Kelung, la situation reste très satisfaisante et malgré le prélèvement des 400 hommes du bataillon Lange, les troupes sont en pleine sécurité sur leurs nouvelles positions.

Mais pendant ce temps, la défaite de Langson, le 28 mars 1885, allait entraîner la chute du gouvernement de Jules Ferry.

Le 29 mars 1885, l’amiral recevait ce message de Hong Kong, par le croiseur Roland :
« Confidentiel, Paris, le 29 mars.
« Urgent. Très mauvaises nouvelles du Tonkin, de Négrier, grièvement blessé, obligé d'évacuer Lang-Son et de se replier sur Chu.
Brière, également attaqué sur fleuve Rouge par forces nombreuses, demande renforts immédiats.
Occupez Pescadores avec 500 hommes
Evacuez Formose.
Gardez 500 hommes pour occuper, au besoin, Chéfou ou les îles Miau-Tao, envoyez le reste des troupes au Tonkin et prenez dispositions pour bloquer Petchili le plus tôt possible.
Le gouvernement va envoyer des renforts à Brière de l'Isle, et prendre des décisions qui vous seront communiquées ; il sait qu'il peut compter sur vous. »

Le lendemain 3 avril 1885, à 11h, le Rolland appareille, emportant à Kelung, le capitaine de vaisseau de Maigret, chef d'état-major, chargé de préparer l’évacution de Kelung.
Kelung évacuée, le blocus de Formose sera levé et le blocus du Petchili sera déclaré.

Pour effectuer l’évacuation, l'amiral dispose du Cachar, du Tonkin et de l’Annamite.

L'amiral avait arrêté, pendant la nuit, les dispositions suivantes :
Les troupes valides, c'est-à-dire 1 450 hommes et une demi-batterie de 80mm de montagne, seraient envoyées au Tonkin.
Les troupes de la marine, c'est-à-dire 1 180 hommes, deux batteries de 80mm de campagne, une batterie de 80mm de montagne et une batterie de canons-revolvers, constituant l'armement des forts, seraient évacuées sur les Pescadores.
La section du génie, attendue par le Chateau-Yquem resterait également à Makung.

En quelques jours, une grande partie du matériel, le parc d'artillerie, la réserve de munitions, les vivres et le charbon sont embarqués.
Le Tonkin a fait un voyage à Makung, portant du charbon et du matériel, plus tous les blessés et malades capables de supporter la traversée jusqu'à Saigon.

Le Volta et le Kerguelen a également effectué un voyage.

Le 10 avril 1885, les forts sont, en grande partie, désarmés, les pièces démontées, à quai, parées à être embarquées.
Les ordres les plus précis ont été donnés aux troupes, en prévision d'un rembarquement sous le feu de l'ennemi.

L’amiral reçoit alors, de Paris, le télégramme suivant :
« Paris, 7 avril. Marine à amiral Courbet. Hong Kong. Urgent.
— Attendez de nouveaux ordres avant d'évacuer Kelung et le nord de Formose. Répondez-moi sans tarder par le télégraphe. »

Le 6 avril, le d'Estaing est revenu de Hong Kong, confirmant la retraite de Langson et apportant la nouvelle de la chute du ministère Ferry, remplacé par le cabinet Brisson-Freycinet ; des négociations sérieuses seraient engagées avec la Chine, il est question d'armistice.

Le télégramme du 7 se rapporte, à n'en pas douter, à ce nouvel état de choses. L'artillerie est immédiatement remontée sur les forts. L'amiral donne l'ordre de continuer, plus que jamais, les travaux de défense, en présence des Chinois surpris et auxquels nos préparatifs antérieurs n'ont pas échappé. On garde, à Kelung, vingt jours de vivres et un large approvisionnement de munitions. On continue, d'ailleurs, à embarquer le matériel inutile pour les opérations militaires.

Les baraquements préparés à Kelung sont apportés à Makung par le Cachar.

Le 14 avril 1885, l'amiral reçoit ce télégramme de Paris :
10 avril : « Des préliminaires de paix, portant armistice, viennent d'être signés avec la Chine, sur les bases du traité de Tien-Tsin, du 11 mai 1884.
A la date du 15 avril, et après entente avec le commandant des forces chinoises auquel la présente dépêche devra être communiquée, toutes les hostilités sur terre et sur mer devront cesser. Même ordre à envoyer aux commandants chinois.
Vous devrez donner des ordres pour la levée immédiate du blocus de Formose.
Vous conserverez, jusqu'à nouvel ordre, les positions que vous occupez à Formose et aux Pescadores, mais vous ne devrez envoyer à Formose ni renforts, ni munitions.
Le gouvernement chinois a pris les mêmes engagements de son côté. Jusqu'à conclusion définitive de la paix, vous conserverez le droit de visite sur les navires chinois et neutres et vous continuerez à saisir la contrebande de guerre. »

Etait-ce la fin des hostilités…?

Les derniers événements de Corée préoccupent le les Chinois, mais le blocus du riz surtout avait produit son effet. La disette peut occasionner une insurrection des provinces du nord de l'Empire, lequel est, en outre, dans l'impossibilité de payer les troupes.
La Chine voit ses finances épuisées, elle ne peut songer à faire appel au crédit international : la paix s'impose donc, pour elle, à bref délai.

De son côté, le Parlement français, en renversant le cabinet Ferry, a vivement manifesté le désir d'une paix immédiate.
Le 4 avril, à Paris, le protocole suivant a été signé  
Entre MM. Billot, ministre plénipotentiaire, directeur des affaires politiques an ministère des affaires étrangères, et James Duncan Campbell, commissaire et secrétaire non résident de l'Inspecteur général des douanes impériales maritimes chinoises, de 2° classe du rang civil chinois et officier de la Légion d'honneur,
Dûment autorisés, l'un et l'autre, à cet effet, par leurs gouvernements respectifs.
Ont été arrêtés le protocole suivant et la note explicative y annexée :
* Article 1er. — D'une part, la Chine consent à ratifier la convention de Tien-Tsin du il mai 1884, et, d'autre part, la France déclare qu'elle ne poursuit pas d'autre but que l'exécution pleine et entière de ce traité.
* Art. 2. — Les deux puissances consentent à cesàer les hostilités partout, aussi vite que les ordres pourront être donnés et reçus, et la France consent à lever immédiatement le blocus de Formose.
* Art. 3. — La France consent à envoyer un ministre dans le nord, c'est-à-dire à Tien-Tsin ou à Pékin, pour arranger le traité détaillé, et les deux puissances fixeront alors la date du retrait des troupes.
Fait à Paris, le 4 avril 1885.
Signé: Billot.

le Ping-On trafiquait depuis des mois, en contrevenant aux règles sur sa neutralité ; son capitaine, l’anglais Bentley, - alias  Carozzi l’italien - proche de la France mais qui commerçait avec et pour la Chine par nécessité, « vendit » ses anciens alliés.

Il s’assura de la confiance des chinois et début avril, proposa à la France de capturer son navire, avec un chargement très intéressant.

Le d’Estaing, envoyé le 8 avril en observation près du cap Sud, capture le Ping-On, le 11, et le ramène à Makung. Après l'évacuation des prisonniers chinois qui encombrent les fonds du bâtiment, on effectue une fouille minutieuse qui amène la découverte de 10.518 piastres et de 8 lingots d'argent. Belle prise !

Le navire portait 750 soldats et officiers chinois et trois mandarins d'un rang élevé. Ces derniers avaient eu le temps de jeter à la mer leur correspondance et leurs objets compromettants.,

Le Pîng-On reçoit alors un équipage provisoire, et commandé par un lieutenant de vaisseau, est employé au service intérieur de la Direction du port de Makung.

Les 300 soldats passagers seront gardés à Makung, et fort satisfaits, seront employés aux travaux de l’île.
Les officiers et mandarins, ainsi que le reste du bataillon chinois, seront envoyés à Saigon.

Le 13 avril, un décret impérial, ratifiant la convention de Tien-Tsin, enjoint aux troupes chinoises de se retirer du Tonkin et, le 15 avril, le d'Estaing apporte à Kelung l’ordre de l'amiral prescrivant de cesser immédiatement les hostilités.

Les blocus de Taïwan-Fou et de Tamsui est levés à la même date.

Mais le blocus du riz continue à être tenu avec la même rigueur. Il importe de continuer les mesures prohibitives dont l’effet a été si puissant sur les dispositions du gouvernement chinois.
L'escadre continue à bloquer la rivière de Ning-Po avec un cuirassé et un croiseur, pendant que les autres bâtiments, échelonnés de Gutzlaff à Shaweishan, gardent les bouches du Yang-Tsé ; soit toute la baie de Shanghai.

Pendant ce temps à Kelung la vie suit son cours en attendant la signature du traité de paix. On déplore quelques cas de désertion à la Légion étrangère.

Le 11 mai 1885, un déserteur, d'origine allemande, a été arrêté au-delà des avant-postes et passé par les armes. On espérait que cet exemple serait suffisant pour couper court à des tendances qu'encourageaient l'appât d'une solde élevée et la perspective d'un grade d'officier dans l'armée chinoise.

Quant à la situation sanitaire, elle commence à être meilleure ; mais il y a encore des cas algides, toujours graves, souvent foudroyants.
Il devient urgent de quitter Kelung avant les grandes chaleurs.

Tout peut être évacué en 8 jours ; tout ce qui a pu être enlevé sans inconvénient a été transporté aux Pescadores.

A Makung, continue l'énorme travail de débarquement du matériel venant de Formose :
« Les bâtiments y coopéraient tous, en envoyant aux navires à décharger des embarcations et des hommes. Chaque jour, 250 marins de corvée travaillaient, sans relâche, depuis 5h du matin jusqu'à la nuit. Les embarcations accostaient le long des appontements et étaient déchargées dans des wagonnets qui roulaient sur un chemin de fer Decauville.
On créa de la sorte, à terre, un vaste dépôt de charbon; on déposa dans d'anciens hangars, réparés et appropriés, des magasins à vivres et, auprès d'eux, un parc aux bœufs alimenté par les paquebots des Messageries maritimes. On aurait pu se croire dans un des ports de France. « 

L'état sanitaire laisse malheureusement beaucoup à désirer. La fièvre algide, qui a fait de si nombreux ravages à Kelung, a poursuivi les troupes jusqu'à Makung.

Du 29 mars au 23 avril, le petit corps d'occupation des Pescadores compte déjà 15 morts de maladie, et 20 malades alités à l'hôpital.
Rien n'est négligé cependant pour réunir les meilleures conditions d'hygiène, tant au point de vue du logement que de l'alimentation. 

Mais l'eau fait défaut. En attendant la construction de quelques puits, l'amiral a demandé, en France, 80 caisses à eau de 4 000 à 2 000 litres.

Comme le stipule le traité de Tien-Tsin, aucune possession ne sera gardée par la France , et il faut donc se préparer à quitter ces terres chèrement conquises.

Le 8 mai 1885, le Gouvernement informe l'amiral :
- qu'il n'y a plus aucun espoir de conserver les îles,
- qu'il doit en préparer l'évacuation pour une date qui sera fixée ultérieurement,
- qu'il faut rembarquer le matériel, mis à terre quelques jours avant, besogne ingrate et pénible entre toutes, à laquelle suffisent à peine le Nantes-et-Bordeaux, le Cachar et le Château-Yquem. Les croiseurs et les cuirassés eux-mêmes doivent y contribuer en maintes occasions.

Le 8 juin 1885, le ministre de la marine télégraphie à l'amiral :
« Traité de paix sera signé incessamment »
Le gouvernement propose même à l’Amiral Courbet de revenir en France sur « son » Bayard.
Il ne lira jamais ce message, car le 11 juin, il est emporté, en 3 jours, par une crise plus forte que les précédentes.
Il était rongé depuis deux ans, par une maladie du foie, des intestins et de l'estomac.
On peut lire ses dernières heures, ici en quelques lignes écrites par Julien Viaud, Pierre Loti de son nom d’écrivain, officier de la Triomphante.

Le 13 juin 1885, le Rolland apporte la nouvelle que la paix est faite, depuis le 9 juin (traité de Tien-Tsin).

Les ordres sont courts et clairs :
- 1. Marine à Amiral Courbet. Paris, le 9 juin 1885 : « la Paix est signée avec la Chine. Laissez circuler en toute liberté navires neutres et chinois. »
- 2. Makung, 16 juin. L’Amiral Lespès (successeur de Courbet) à .Marine :
« Je pars aujourd'hui pour Kelung pour faire l'évacuation qui sera, je l'espère, fort rapide. Attendrai de nouveaux ordres pour Pescadores.
Je demande à renvoyer de suite en France le Bayard avec le corps de l'amiral Courbet. »

A Kelung, Il n'y a plus de matériel depuis plusieurs semaines, seules les troupes occupent encore les positions.

Le traité du 9 juin 1885, finalise la création de l’Indochine Française, (Laos, Tonkin, Annam, Cochinchine, Cambodge) seul le Siam (Thailande) reste au-dehors.

Dès le traité signé, le contre-amiral a reçu l’ordre de diriger sur Tamatave (Madagascar) un bataillon d'infanterie de marine complété à 600 hommes, une batterie d'artillerie et le matériel de toute nature qui semble pouvoir y être utilisable pour la construction de casernements et de magasins.

Il faut y renoncer. Le cadre des officiers est facile à constituer, mais, en prenant tous les volontaires et tous les hommes valides ayant moins de 13 mois de colonies, le régiment de marche ne peut fournir que 183 hommes. Le bataillon sera complété par la suite à Saigon par des détachements en cours de route, enfin il recevra à Tamatave même un dernier complément de 200 hommes.

Léon-Félix Bouyer, arrive à 18 mois d’armée et presque 15 mois en Asie, mais ayant tiré le « numéro  5 », qui l’obligeait à faire 5 ans de service, il va poursuivre vers Madagascar, mais on ne connaît pas le numéro de sa nouvelle compagnie. 

Le 20 juin 1885, le rembarquement des différents services, de l'artillerie, du génie et du reste du matériel est terminé. Les blessés sont à bord de l’Annamite qui doit les porter à Saigon.
L’Annamite porte, en outre, 1000 hommes de l’Armée de Terre directement au Tonkin.

Le 21 juin 1885 - Kelung,. Amiral Lespès à Marine : « Évacuation de Kelung terminée avec le plus grand ordre. J'ai salué le pavillon français en le rentrant.
Navires partis pour Makung et Along. J'ai échangé hier visite très courtoise avec le général chinois. Engagement pris de respecter le cimetière. »

Par suite des lenteurs que mettent les troupes chinoises à évacuer le Tonkin, les Pescadores ne sont évacuées que le 22 juillet 1885.

Comme à Kelung, le pavillon français a été salué de 21 coups de canon, et là aussi nos morts restent seuls pour rappeler notre passage.

Le 27 juin 1885 le contre-amiral Lespès télégraphie :
Les troupes de Madagascar furent embarquées à bord du Tonkin avec 300 coups par pièce,
600 cartouches par homme pour l'effectif complet,
des baraques de campement,
5 téléphones,
2 chaudières distillatoires et 9 canons-revolvers avec munitions.
(voir ici la composition du groupe)

Ces troupes arrivent à Madagascar pour prendre part au combat de Sahamafy, où
« La 7e batterie bis y éprouva des pertes sérieuses: le dixième de son effectif fut mis hors de combat, soit 2 tués et 7 blessés. Deux officiers de la batterie furent atteints: le capitaine en second Silvani, et le lieutenant Lubert. Ce dernier mourut 2 jours après sa blessure. »  (Historique du régiment d'artillerie de la marine.)

le 5 juillet 1885, à la suite de provocations, le régent Ton That Thuyet fait attaquer la concession et la légation françaises de Hué, défendue par le général de Courcy. L'offensive échoue et les Français s'emparent de la cité impériale de Hué ; elle est totalement pillée et incendiée. Le Annam se révolte (mouvement du Can Vuong, ou «soutien au roi»). Le régent et le jeune empereur Ham Nghi prennent alors le maquis. Le régent gagne la Chine, dans l'espoir d'y trouver des soutiens, en vain. Les Français en profitent pour installer sur le trône un autre prince de la lignée royale, Dong Khanh.
Dès lors, il n'y a plus de véritable pouvoir impérial face aux Français.

Pendant l’été 1885 : La révolte nationale du Can Vuong, dirigée par les Lettrés, a pour but de chasser les Français et de tuer les convertis. Plus de 40 000 chrétiens sont massacrés au sud-Annam, en raison de leur soutien aux Français.

Le 31 juillet 1886, Paul Bert remplace le général de Courcy comme résident général de l’Annam et du Tonkin. Il crée un conseil des notables et cherche à rétablir les structures administratives locales, passées désormais sous contrôle français. Il obtient de la cour de Hué la nomination d'un vice-roi au Tonkin. Vaincu et arrête en 1888, L'ex-empereur Ham Nghi est exilé en Algérie .
La résistance cesse alors en Annam mais la pacification sera plus longue à obtenir au Tonkin où les bandes des Pavillons Noirs ajoutent le banditisme aux manifestations de résistance nationale.

Campagne de Madagascar

Petit historique de l’île :
Depuis les années 1550, la dynastie Merina régnait sur le nord de l’île et à partir de 1817 sur la quasi-totalité de Madagascar.

A partir de 1835 sous la direction du français Jean Laborde (un ex-mousse rescapé d'un naufrage au large de la côte Est), une industrie importante se met en place produisant du savon, de la porcelaine, des outils en métaux, ainsi que des armes à feu (fusils, canons, etc.).

Madagascar est sous influence économique anglaise, et la France qui possède la Réunion, souhaite ajouter l’île à son emprise.

La succession de Jean Laborde est l’étincelle attendue par la France.

Les hostilités débutent en mai 1883. Sous l’autorité du nouveau ministre de la marine, François de Mahy, un Réunionnais, le gouvernement français adresse au royaume Merina un ultimatum qui demande la satisfaction des demandes françaises et un protectorat sur l’île.
Cet ultimatum ayant été rejeté, l’amiral Pierre fait occuper Majunga (16 mai) et Tamatave (10 juin). Mais, ses forces étant simultanément engagées au Tonkin, la France ne peut aller plus loin et occuper Tananarive.

Arrivé à Tamatave le 8 mai 1884, le Contre-Amiral Miot est aussitôt contacté par les plénipotentiaires Hovas pour rouvrir les négociations. Evidemment, elles n'aboutissent pas.

Miot cherche à imposer la présence française et à contrôler la « campagne de Tamatave » avec les forces suivantes :
A Tamatave : 962 fantassins ; 27 artilleurs ; 24 gendarmes.
A Majunga : 204 fantassins ; 15 artilleurs.
A Nossi-Bé : 113 hommes.
A la Réunion : 50 hommes. »

Avec l’autorisation du ministre de la Marine, Miot procéde à la levée d'une compagnie de tirailleurs Sakalaves, ethnie opposée aux Hovas.

C'est encore trop peu pour entreprendre une offensive sérieuse ; les opérations se réduisent à des escarmouches.

Le 15 octobre 1884, ce camp est attaqué par le capitaine Pennequin avec succès, ce qui donne lieu au brillant combat d'Anzïaboury.
Le 21 novembre 1884, Vohémar est occupé par nos troupes; puis, le 26 novembre, c’est le fort d'Amboanio situé au sommet d'une colline élevée, donc point stratégique très important qui défend, au sud, Vohémar distant de 16 kilomètres.
Le 17 février 1885, le transport la Creuse entre dans la baie de Diego-Suarez et prend possession de toute l’enclave. (Celle-ci restera à la France après le traité de paix)
Le 9 juin 1885, la France signe le traité de Tien-Tsin qui lui permet de détacher ses troupes d’Indochine et de les ajouter aux forces présentes à Madagascar.
Le 27 juin 1885, Léon Félix Bouyer, après 15 mois de guerre d’Indochine, arrive à Madagascar, à bord du Tonkin ; il entame sa 4ème et dernière campagne.

La France cherche une issue au conflit mais souhaite garder son protectorat sur l’île, comme le clame Jules Ferry devant l’Assemblée Nationale, dans son discours (parfois oublié)
le 28 juillet 1885,
« Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar, je dis que cette politique d'expansion coloniale s'est inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention : à savoir qu'une marine comme la nôtre ne peut se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. L’ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde... et dites-moi si ces étapes de l’Indochine, de Madagascar, de la Tunisie ne sont pas des étapes nécessaires pour la sécurité de notre navigation ? (Nombreux applaudissements à gauche et au centre de l’hémicycle)

 

Le 26 août 1885 à 10h du matin, des indigènes terrorisés accourent à Àmboudimadirou, au fond de la baie de Passandava : les Hovas sont en train de piller et d'incendier Zongoa, village éloigné de 24 kilomètres, environ.
Le capitaine Pennequin organise aussitôt une petite colonne forte de 70 hommes de la compagnie Sakalave et 50 hommes d'infanterie de marine ; dès midi, il se met en marche.
À 4h30, il atteint Zongoa, « le village est incendié, désert, quelques cadavres carbonisés gisent sur les ruines fumantes ».
Il faut avant tout savoir ce qu'est devenu l’ennemi, quelle est sa force.
Les renseignements recueillis éclaircissent la situation : les ennemis sont des troupes d'Ànkaramy; ils sont plus d'un millier; ils ont de l'artillerie; ils ont pris la direction de la vallée de Sambirano.
Ainsi l’ennemi est nombreux, bien armé; la colonne française va-t-elle s'aventurer à sa suite, malgré l'écrasante disproportion de ses forces ?

Le capitaine n'hésite pas :
« ... Si je ne pouvais songer à m'engager à fond, contre un ennemi que je savais très supérieur en nombre, je pouvais tout au moins, en tombant sur leurs derrières, forcer les Hovas à s'arrêter, à me faire face et en prenant une bonne position, leur infliger des pertes assez sérieuses pour les forcer à la retraite. »

Vers 8h, le lendemain matin, on se remet en marche sur le Sambirano par Andampy et Befitina.
Les Hovas sont établis sur une crête parallèle, à pentes escarpées.
On leur envoie quelques feux de salve pour les tâter :
« Deux pièces d'artillerie et une fusillade très vive nous répondent; ils ont des lignes de feux étagées sur une longueur d'environ un kilomètre; l'artillerie est à leur droite, à hauteur du village d'Àndampy, dont nous apercevons les ruines fumantes. Leur tir est bien ajusté... notre position est balayée par les balles... nous avons affaire à un ennemi armé de Snider. »

Ordre est donné de se coucher, néanmoins le sergent Hein est tué, le lieutenant Valette et huit hommes sont blessés.
Il est inutile de tenter une attaque, la position est trop forte, l'ennemi trop nombreux.
Le capitaine Pennequin décide alors au lieu d'attaquer, de manœuvrer pour se faire attaquer.
Après avoir fait filer les blessés, il se replie sur une position arrière.
Il raconte :
Les Hovas crurent à une fuite, je les vis aussitôt tous s'élancer, courir en désordre, descendre les pentes et se masser dans les bas-fonds, pour nous assaillir.
Je fis former le carré, agenouiller les hommes et mettre la baïonnette au canon. On ne devait tirer que sur mon ordre. »

Cependant, après quelque temps d'arrêt dans le ravin, l'ennemi se précipite, 

« une bande vient se heurter sans s'en douter sur la face du carré à cheval sur la pente, une décharge à bout portant la fait dégringoler ; de nouveaux assauts se répètent tantôt à gauche, tantôt à droite; on les attend avec calme, puis des feux de salves à courte distance brisent leur élan et les dispersent. »

Après une dernière attaque, une débandade générale se produit. Alors la colonne se relève et se lance à la poursuite.
« Sur toutes les collines, c'est une fuite générale, en quelques instants on ne voit plus rien ; ... .les Hovas abandonnent leurs morts sur le terrain. »

Pendant cette deuxième phase du combat, le capitaine Pennequin et trois hommes sont blessés.

« les Sakalaves ont rivalisé d'entrain, de bravoure, de discipline...après le combat, ils ont porté les blessés français, ont soulagé les hommes fatigués en se chargeant de leurs armes ».

Le 10 septembre 1885, à 5h du matin, toutes les forces disponibles à Tamatave, environ 1,200 hommes et une batterie, formant une seule colonne commandée par l'amiral Miot, sont dirigées vers Sahamafy, où il est plus facile, au dire des espions, d'aborder la position ennemie.
En même temps, la compagnie de débarquement de la Naïade fait une diversion sur la gauche ennemie en simulant une attaque par Ampassimandour, et les bâtiments de la rade {Nielly, Bisson, Naïade), ainsi que le fort, canonnent les hauteurs de Farafate.
Farafate dont le vrai nom indigène est Hlani/akandrianombana {celui qui mit le roi régnant). C'est là, sur une colline, qu'ils ont établi un camp très fortement palissadé, des batteries et un populeux village. A droite et à gauche, sur les deux bords des rivières dans des points généralement bien choisis, ils ont installé d'autres postes,- de façon à fermer complètement le trapèze de la plaine.

« Quatre mille Hovas environ sont disposés dans tous ces postes dont l'ensemble constitue une ligne fortifiée qui n'est pas sans valeur. »

Le chemin suivi par la colonne traverse la plupart du temps un terrain boisé, coupé de nombreux marigots ; il débouche du bois à 600 mètres devant Sahamafy.

A 9h, l'action s'engage ; en voici la relation officielle :
« Le capitaine de frégate Laguerre, qui commandait l’avant-garde, fut accueilli par un feu très vif de mousqueterie, parti d'ouvrages établis pour défendre le gué de Sahamafy.
Nous en étions à 600 mètres environ. C'étaient de longs retranchements qui semblaient être en terre, mais casematés, dont les larges meurtrières horizontales étaient garnies de défenseurs.
Leurs feux étaient rapides et justes. Les projectiles indiquaient qu'ils étaient armés avec des carabines Remington.
L'avant-garde étant établie en arrière de la lisière du bois qui couronnait la berge orientale, est successivement renforcée par une 1ère, puis une 2ème compagnie du bataillon Toureng.
Puis je fis mettre successivement en batterie deux sections de 80 de montagne pour entamer l'ouvrage principal central d'où partait une vive fusillade. Les dispositions du terrain ne permettaient pas d'établir les canons à moins de 600 mètres.

Le combat dura jusqu'à 11h30, heure à laquelle je fis cesser le feu, jugeant que le passage ne pouvait être tenté de ce côté et dans ce moment.
« J'ai constaté que :
1- Dans son ensemble, la ligne ennemie présente un développement d'environ un kilomètre sur ce point et je suis persuadé que sur la ligne entière de Sahamafy à Farafate, on trouvera des défenses semblables
2- Que les Hovas ont très bien tenu derrière leurs retranchements, que leur tir a été bien dirigé et qu'ils sont armés de fusils modernes Remington
3- Que leurs ouvrages sont bien construits et assez épais, puisqu'ils ont résisté à 380 coups de canon tirés à 600 mètres
4- Que les forces réunies sur ce point se montaient à environ 7,000 hommes
5- Qu'ils ont plusieurs canons pouvant porter à 3.500 mètres au moins
6- Du côté d'Àmpassimandour, la compagnie de la Naïade a constaté l'existence d'une redoute sur l'extrême gauche de Farafate et des abris pour les tirailleurs. Dans la première, un canon à longue portée a dû se taire sous le feu de la Naïade et, dans les retranchements, on a évalué à 700 ou 800 hommes les tireurs et les renforts. »

Nos pertes s'élevent à 2 tués et 31 blessés, dont 2 mortellement ; environ 3% de l'effectif.
À elle seule, l'artillerie compte :
2 officiers blessés
1 sous-officier tué
6 hommes blessés
4 animaux tués et 8 blessés,
c'est-à-dire 10% de son effectif.

Le 5 octobre 1885, l’amiral Miot proclame le blocus de Vatomandry, petit port situé sur la côte orientale de Madagascar, à 80 kilomètres environ au sud de Tamatave, en communication avec le plateau de Tananarive par un sentier qui n'est relativement pas mauvais ; ceci explique que Vatomandry, sans importance, au temps où Tamatave appartenait aux Hovas, est devenu considérable, en 1885.

Immédiatement après ce blocus, les Hovas se rabattent sur Mahanoro, quelques kilomètres au sud, et la perte de Diego-Suarez est compensée par tous les ports entre Vohemar et Tamatave où des rades insignifiantes jadis, comme Sambava, Antalaha, Angoutsi deviennent des ports, par où ils reçoivent toutes les marchandises dont ils ont besoin, y compris les munitions de guerre.

L’amiral Miot sent bien que le blocus est un mauvais moyen, puisqu'il envoie le Bisson bombarder Mananjary, encore plus au sud vers 21°30 de latitude sud.
« La batterie qui défend l'entrée de la baie est restée muette, par l'excellente raison qu'il n'y avait personne. De ce côté, la principale défense des Hovas est le fort de Tsiatosikia, à vingt kilomètres dans l'intérieur. En gens avisés, les Hovas no songent pas à défendre le littoral ; ils s'y savent impuissants, mais ils ont toujours soin de choisir, à quelques kilomètres plus loin, une bonne position qui les met à l'abri des bateaux, leur facilite la domination du pays et nécessiterait, pour être prise par une troupe de débarquement, l'organisation d'une quasi-expédition. »

Ce fut la dernière tentative française…

Ces pertes françaises et la bonne tenue des Hovas sur leurs positions, aboutissent à de nouvelles négociations dirigées par l'Amiral Miot et M. Patrimonio, consul général à Beyrouth et ministre plénipotentiaire.
Un compromis s'esquisse et la guerre se termine par le traité de paix du 17 décembre 1885.

Le « clair-obscur »  traité du 17 décembre 1885 met fin à une guerre où il n'y a ni vainqueur ni vaincu.
Obscur ou ambigu, ce traité de compromis sera interprété à sa façon par chacune des deux parties.
La convention donne à la France> :
- le droit de « représenter Madagascar dans toutes ses relations extérieures »
- d'entretenir à Tananarive un résident général avec une escorte militaire;

Elle accorde :
- aux ressortissants français le droit d'obtenir des baux de longue durée (99 ans maximum)
- à la marine française celui d'occuper Diego-Suarez
- au gouvernement une indemnité de 10 millions de francs.
Cette convention où le mot « protectorat » ne figure pas, reconnaît la reine Ranavalona, souveraine de toute l'île et unique propriétaire du sol malgache.

Un « Appendice », ou lettre explicative, du 9 janvier 1886, définit :
- les pouvoirs du résident général,
- fixe la taille de son escorte militaire
- fixe les limites du territoire de Diego-Suarez à 1 mille marin au sud et à l'ouest et à 4 milles au nord.
Ces dispositions étaient censées limiter la portée du traité.
Pour sa part, le gouvernement français ne reconnaît aucune valeur à I' « Appendice » et interprète l'accord du 17 décembre 1885 comme un traité de protectorat, alors que les malgaches n’y voit aucunement un protectorat.
Il ne faudra pas s’étonner que des conflits surgissent à nouveau entre ces belligérants.

Une des premières conséquences de la ratification du traité du 17 décembre 1885, fut pour nos marins et soldats, la suspension du bénéfice d'une campagne de guerre à partir du. 13 mars 1886, date à laquelle le contre-amiral Miot recevait à Tamatave, le télégramme l'avisant de la ratification du traité, par le gouvernement français.

En fait Léon-Félix Bouyer sera considéré « en campagne » jusqu’au 27 juin 1886.

A cette époque, le corps expéditionnaire se compose de 81 officiers, de 2 503 hommes de troupe (infanterie et artillerie de marine), et des bâtiments suivants :
- Cinq croiseurs : la Naïade, la Nielly, le La Peyrouse, le Vaudreuil et le Limier
- Deux avisos : le Bisson et le La Bourdonnais 
- Six canonnières : la Pique, le Capricorne, le Chacal, le Scorpion, la Redoute et la Tirailleuse
- Et quatre transports : le Romanche, la Seudre, la Dordogne et le Tarn.

La plus grande partie de ces forces est immédiatement rapatriée; on ne maintint à Madagascar que 35 officiers et 749 hommes de troupes devant servir :
1° A l'occupation de Tamatave, jusqu'au parfait payement de l'indemnité de dix millions consentie par le gouvernement Hova
2° A la garnison de Diego-Suarez, qui nous appartenait en toute propriété 
3' A l’escorte du résident général à Tananarive. (une trentaine d'hommes.)

Parti de chez lui, depuis le 5 décembre 1883, Léon-Félix Bouyer fait partie des malheureux « marsouins » choisis pour assurer la « force d’occupation ». Il a déjà fait 2 ans de guerre, et lui reste encore 6 mois avant de quitter l’île.

Léon-Félix Bouyer, embarque enfin autour du 27 juin 1886, à bord de l’Erymanthe, en direction de la Réunion, où il est transféré sur le Sydney à destination de Marseille.

Le 27 juillet 1886, il arrive à Marseille, et non à Toulon du fait que ce navire n’est pas militaire mais un paquebot long-courrier,

Nous avons eu la chance qu’à l’arrivée du Sydney, un journaliste du Petit Marseillais se soit intéressé aux soldats débarqués : lire ici son récit très instructif - relayé par plusieurs journaus, dont le Petit Stéphanois, du 30 juillet, et le Courrier des Alpes du 3 aout 1886 - sur la façon dont on rapatriait nos combattants.

On a vu que Léon-Félix dépendait de la loi Cissey, du 27 juillet 1872, qui fixe un service militaire personnel (sans possibilité de remplacement) avec tirage au sort de la durée.
Cette loi prévoit en outre que la durée des obligations militaires est fixée à vingt ans, dont :
- cinq ans dans l'armée active,
- quatre ans dans la réserve de l'armée active (le réserviste doit prendre part à deux manoeuvres, chacune d'une durée de quatre semaines),
- cinq ans dans l'armée territoriale ((le réserviste doit prendre part à une manœuvre, de deux semaines),
- six ans dans la réserve de l'armée territoriale (composée des hommes qui ont accompli le temps de service légal dans l'armée territoriale).

Léon-Félix, appelé le 5 décembre 1883, est « mis en congé renouvelable » le 7 juillet 1887, après « seulement » 3 ans et 8 mois d’active sur les 5 ans tirés.

Il a donc fait :

Il sera décoré de la Médaille de Madagascar, après avoir eu celle du Tonkin.

Peut-être en raison de son état de santé, il passe dans « la réserve de l’armée active » le 1 juillet 1888,
et effectuera 2 périodes d’exercice ; la première du 28 août au 18 septembre 1889, puis la deuxième du 22 août au 18 septembre 1892.

Le 14 mai 1891, il rentre enfin à Yzernay ; il est parti depuis 8 ans

On ne sait pas s’il connaissait déjà sa future épouse, Nathalie Vinet, qui, en tant que cuisinière, travaillait chez des bourgeois, avec une des sœurs de Léon Félix, comme lingère.

Le 18 juin 1894, Léon-Félix Bouyer et Nathalie Vinet, se marient à Cholet(49),

et le 30 mai 1895 naît Léon Bouyer, qui deviendra mon grand-père.

Peut-être par choix personnel ou pour raison de mauvaise santé de Léon-Félix, ils n’auront pas d’autres enfants.

Comme le stipulait la loi Cissey, il effectuera encore un exercice, dans le cadre du 72ème régiment territorial d’infanterie, du 3 au 16 octobre 1898.

Naturellement, à son retour de Madagascar, il a repris sa forge, où on le voit ici ferrer un cheval, aidé par Henri Albert, qui lui a servi de père, 37 ans plus tôt, le second mari de sa mère, Jeanne-Seulet.

Le 29 septembre 1904, Léon-Félix Bouyer meurt à Yzernay, âgé de 42 ans, vraisemblablement des suites de maladies ramenées de ses campagnes.
Il laisse mon grand-père, petit enfant de 9 ans, à qui Henri Albert servira de père, comme il s’est occupé de Léon-Félix au décès de son propre père, 37 ans plus tôt.
Ainsi Henri Albert aura successivement élevé Léon-Félix Bouyer, puis son fils Léon Bouyer, et leur aura appris le métier de forgeron.

Nous devons sûrement beaucoup à cet homme, un peu notre aïeul, bien qu'il n’ait jamais eu d’enfants. Merci à lui !

J’espère que vous avez passé de bons moments à suivre la vie de mon arrière grand-père, Léon-Félix, forgeron et marsouin.

Un grand merci à tous ceux qui m'ont aidé à écrire ces pages et plus particulièrement à Anne, dont l'arrère-gd-père est le Capitaine de Frégate de Keranbosquer, qui commandait la Nive, en 1884.

Autres sources :
Récit par A. Boussard du voyage d'E.Cotteau à bord de la Nive
L'escadre de l''amiral Courbet par Maurice Loir
L'expédition Française de Formose 1884-1885 par le Cne Garnot
Voyage d'Edouard Cotteau à bord de la Nive
Livre d'or de l'Infanterie de Marine

D’autres histoires vécues sont disponibles sur mon site http://patboch.free.fr/Histoire_mauges.htm.

Vous pouvez m'écrire à bochpat_arobas_free.fr

A bientôt